Gabriel Matzneff, le "libertin sentimental"

Par François Bott, Le Monde, 19/03/1976

"J'étais Athos, le grand seigneur misanthrope, secret, différent..." Gabriel Matzneff, qui se retrouvait aussi dans les allures d'Aramis, tient le journal de sa vie depuis l'âge de seize ans. "Cette camisole de flammes" nous en fait découvrir la première tranche, qui va de 1953 à 1962 : l'adolescence de l'auteur, ses aventures amoureuses, la fréquentation de Sénèque, de Lucrèce, de Schopenhauer et de Nietzsche, sa rencontre avec Montherlant, son service militaire, ses débuts à "Combat" ... "Ce garçon que j'ai été, je ne le renie pas, dit-il dans la préface. Une convenance profonde ne cesse pas d'exister entre nous."
De l'éducation d'un jeune homme : ce qui prend forme, se dessine dans le cours de ces années où "l'entrée" dans l'âge adulte passait par la guerre d'Algérie et par "l'école d'asservissement" qu'était devenue "la carrière des armes", c'est le visage d'un "réfractaire", c'est une pratique individualiste, opposée aux moeurs modernes. Français d'origine russe, et pédéraste - au vrai sens du terme, c'est-à-dire amateur de jeunes garçons, sans qu'il renonce aux femmes ni aux jeunes filles, - l'auteur se sent "un peu métèque", un peu exclu. Alors, il choisit de s'exclure lui-même. Il refuse la famille, rejette les carrières. Tenir un rôle social lui semble dérisoire. "Esprit de lourdeur", écrit-il. L'état ne lui inspire que de la haine ; et il demeure éloigné du patriotisme - comme de toutes les idéologies, -, car il se sent l'âme russe et romaine autant que française.
Ses passions le tiennent, parfois, comme une "camisole de flammes" - l'une d'elles amènera une tentative de suicide, - mais la camisole c'est aussi tout ce qui nous fait vieillir avant que n'en vienne la saison, tout ce qui détermine, restreint, réduit l'individu : le sacrifice et la perte de soi. L'auteur entend s'isoler de "l'humanité grise", de "la termitière", se soustraire aux devoirs, aux contraintes, ne servir que lui-même, ne vivre qu'à sa guise. "Mieux vaut périr en restant soi-même que prospérer en se reniant..." Il se veut désinvolte et s'applique à mener une "existence ironique". La vie sera une flânerie, un voyage. "Libertin sentimental", amoureux sceptique, il n'a de souci que de ses plaisirs, de ses passions. L'amateurisme : voilà sa philosophie.
Narcisse, quelquefois, transparaît, mais il ne résiste guère à l'humour de l'auteur. Celui-ci ne cesse de s'interroger, de se mettre en question. Ne pas se mentir, être soi-même : entreprise difficile quand le monde y voit un scandale ; et puis, cela implique de vivre avec la pensée de la mort. Matzneff relate cette aventure, d'un ton "naturel", sans jamais se donner un masque tragique : "Je ressemble à Kirilov, dit-il, par mon obsession du suicide, et aussi par mon habitude de boire du thé la nuit."
La pensée du suicide revient très souvent sous la plume de l'auteur. Il éprouve cette sorte de pessimisme, cette désillusion qui conduisent à ne chercher refuge dans aucun "divertissement", à ne fonder sa cause sur rien, comme disait Stirner, et qui accompagnent la seule vraie passion de la vie. "Philosophie pour desperados."
Autre paradoxe : les rapports de Matzneff avec la religion. L'Eglise orthodoxe le séduit, sans le conquérir. C'est la "sensualité" de la religion qui l'attire. Et puis, elle incarne sa "nostalgie de la victoire sur le désespoir et sur la mort." Mais cette nostalgie ne le détourne pas de l'athéisme.
Un dernier trait : son goût de la provocation. "J'aime assez, écrit-il, que la fête de mon régiment soit l'anniversaire d'une défaite."

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