Gabriel, ange ou démon

Par Jean-Luc Dorbe, Le Monde, 19/03/1990

Ecoeurant spectacle l'autre soir chez Pivot. Vive polémique autour de la dernière livraison du journal intime de Gabriel Matzneff. Seule dissonance grave dans une émission consacrée à la fidélité, Matzneff reconnait en effet à cette période de son existence des allures casanovesques. Crime injustifiable surtout lorsque les "victimes" sont de très jeunes filles. Denise Bombardier, la redresseuse de torts de service, transforme l'émission en tribunal. Mais les sarcasmes des censeurs sont autrement plus obscènes que la témérité des sensibilités éclairées. Une fois de plus, on voudrait juger le "grand dérèglement de tous les sens" à l'aune des valeurs petites-bourgeoises. La condamnation au nom de l'ordre moral est le meilleur moyen de ne rien comprendre. Le courroux congestionné des bien-pensants trahit en fait l'ultime tentative pour se raccrocher aux valeurs du passé. Ouvrons les yeux ! L'amour aujourd'hui est orphelin, la passion sans garantie, plus de sécurité à en attendre. Nous sommes condamnés à assumer la nostalgie d'un sens perdu.
Matzneff affronte cette béance avec un courage de héros et une dignité de martyr. Au prix de son bonheur, l'écrivain paye de sa personne. La littérature, c'est le risque, elle se nourrit de l'innommable. Matzneff l'affronte avec gravité, en toute intégrité.
Ses Amours décomposés, c'est le miroir de notre propre décomposition. Dans l'impudeur de cette mise à nu, nous contemplons notre reflet, une image de nous-mêmes que nous ne sommes pas prêts à accepter. Au lieu donc de chercher à désamorcer notre angoisse par des mythologies surannées, remercions plutôt l'écrivain de nous tendre ces "fleurs vénéneuses".
Alors, Gabriel, ange ou démon ? Qu'on ne s'y trompe pas, son inconstance apparente cache en fait une fidélité plus profonde à lui-même et à nous.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page