Un accusé complaisant

Par Loïc Chotard, Le Monde, 19/03/1990

L'émission "Apostrophes", du 2 mars dernier, consacrée à la fidélité, s'est révélée plus proche de Ménie Grégoire que de Benjamin Constant. On y a vu, ainsi qu'à l'ordinaire, des commerçants soucieux de vendre leur marchandise ; mais, dans la mesure où celle-ci prônait le retour à la fidelité (comme, il y a cinquante ans, on disait retour à la terre), les discours n'étaient pas loin de la prostitution morale.
Quatre gendarmes infantiles et un super-flic se sont donc entendus pour régler son compte au voleur Gabriel Matzneff, finalement assez satisfait de son rôle de persécuté : "Apostrophes" est devenue une parodie du procès des Fleurs du mal : juges gâteux, accusé complaisant. Car, même s'il na pas tort de réclamer d'être jugé sur son écriture et non sur sa vie privé - sachant, à la différence de ses juges, qu'il engage sa vie dans son écriture, - Matzneff n'est ni Genet, ni Foucault, ni Duvert. Il a encaissé le réquisitoire démagogique et odieux de Denise - Enola Gay - Bombardier. Il a même tenté de se justifier et de se faire plaindre.
Cette compromission n'est pas acceptable. S'il voulait être cohérent, Matzneff ne pouvait transiger : ou bien il se plaçait sur le même terrain que la Bombardier et révélait, par exemple, qu'on l'a vue faire le trottoir à Montréal ; ou bien il s'en tenait à la littérature et aurait pu citer ces lignes admirables de Lamartine répondant aux Bombardiers de 1850, qui lui reprochaient ses Confidences : "Je ne vous connais pas, je ne vous ai rien dit personnellement, à vous ; vous êtes un indiscret qui lisez ce qui ne vous est pas adressé. Vous êtes quelqu'un, vous n'êtes pas le public ; que me voulez-vous ? Je ne vous ai pas parlé, vous n'avez rien à me dire, et je n'ai rien à vous répondre."

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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