Accusé Baudelaire, levez-vous !

Par Marc Fourny, l'Evénement du Jeudi, 13/01/1994

Trois écrivains montent sur scène pour ressusciter le procès des "Fleurs du Mal". Encadré par le procureur et l'avocat, Gabriel Matzneff a trouvé un rôle sur mesure en incarnant le poète maudit.

Le procès Baudelaire est universel : il symbolise la victoire de la morale sur la création, le triomphe de la bêtise sur l'art. En juin 1957, le poète a 36 ans. Il lui reste à peine dix ans à vivre lorsqu'il publie les Fleurs du mal. Conscient du tollé à venir, il prend les devants et s'autocensure prudemment, comme il le précise dans une lettre à sa mère : "Epouvanté moi-même de l'horreur que j'allais inspirer, j'en ai retranché un tiers aux épreuves...". Peine perdue. Deux semaines seulement après la discrète publication du recueil, un journaliste du Figaro critique ces "monstruosités" et, suprême bassesse, appelle la justice à réagir... Baudelaire a toujours été convaincu qu'il s'agissait là d'un coup bas du ministère de l'Intérieur. Le 20 août, il est condamné à 300 F d'amende pour obscénité et contraint de supprimer six pièces du recueil ("Lesbos", "les Bijoux", "le Léthé"...). Le poète, qui s'attendait à être acquitté et même à une réparation d'honneur, renonce alors à faire appel. Il écrira à l'impératrice Eugénie pour obtenir une remise de l'amende, qui sera finalement ramenée à 50 F. Mais le mal était fait : l'artiste sali, l'oeuvre tronquée, l'idiotie récompensée.
"Ce procès est d'une grande modernité parce qu'il peut renaître à tout instant", explique Christian Croset, qui l'a mis en scène avec la complicité de trois écrivains : le romancier Henri Coulonges dans le rôle de l'avocat, le critique Christian Giudicelli dans la peau du procureur et, entre les deux, Gabriel Matzneff pour interpréter Baudelaire. Un écrivain qui suscite autant de polémiques à chaque nouvelle parution ne pouvait qu'incarner le poète maudit... Il appartient à la famille spirituelle byronienne, dont je fais également partie cent ans plus tard, précise Matzneff. Je défends donc les miens : il y a là une sorte de fraternité spirituelle à laquelle je suis extrêmement sensible."
Dans cette joute littéraire, tous les textes sont authentiques : il s'agit d'une lecture théâtralisée qui s'appuie sur plusieurs documents, comme les lettres angoissées de Baudelaire à ses proches, la molle plaidoierie de Gustave Chaix ou le réquisitoire cinglant d'Ernest Pichard, futur ministre de l'Intérieur du second Empire. La mise en scène joue sur la tragi-comédie, en mêlant la musique d'Offenbach au discours bon teint de la morale bourgeoise, avec en toile de fond de jeunes muses drapées à l'antique qui récitent lascivement les poèmes incriminés. L'academisme contaminé par les vers interdits, voilà le danger !
Assis à une table de bistrot, Gabriel Matzneff donne la réplique pour l'Histoire, en lisant les lettres d'un homme aux abois, meurtri dans son art. "Un gouvernement qui a sur les bras les terribles élections de Paris n'a pas le temps de poursuivre un fou", se rassurait le poète, quelques jours avant le procès. C'était compter sans la terrible réaction d'une société déterminée à faire entrer l'artiste dans le rang, quitte à interdire de simples poèmes. "C'est ce que feront les nazis un peu plus tard en brûlant des livres, remarque Matzneff. Il y a là une différence de degré, mais pas d'essence. L'esprit est le même : empêcher l'oeuvre d'être entendue, l'artiste de s'exprimer. C'est une attitude de type fasciste !" Ce que l'on sait moins, c'est qu'il a fallu attendre 1949 pour que Baudelaire soit complétement réhabilité aux yeux de la justice, avec un arrêt d'annulation de la Cour de Cassation. Aujourd'hui, on attend toujours un geste du ministère de l'Intérieur. M. Pasqua a été invité sur papier glacé : reste à savoir s'il se déplacera chez les poètes pour réparer les anciennes bévues de la place Beauvau.

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