Lettre à Gabriel Matzneff

Par Franck Delorieux, Les Lettres françaises, 09/05/2009

Cher Gabriel,

J’ai découvert ton oeuvre à l’âge de dix-sept ans alors que j’étais élève d’un lycée catholique d’une banlieue « chic » de Paris. J’avais la sensation d’étouffer, de croupir dans ce milieu petit-bourgeois où le nec plus ultra était de faire des études d’économie pour devenir patron, où les professeurs rivalisaient de médiocrité et d’inculture et où les bons pères dépendant de l’Opus Dei m’ont donné le goût définitif de l’athéisme et de l’anticléricalisme. Imagine le topo : éloge de l’attitude de Pétain pendant l’Occupation, défense de la torture en Algérie, utilisation d’une étoile de David sur une carte pour indiquer les gisements de gaz, refus de me conseiller une bonne traduction du Quichotte parce qu’il n’est pas nécessaire de lire le livre en entier, renvoi de deux élèves qui se tenaient la main devant la statue de la Vierge… Heureusement, j’avais les livres. Notamment les tiens. Quand j’ai ouvert Cette camisole de flamme, le premier volume de ton journal intime qui couvre les années 1953-1962, j’ai eu la même sensation que celle procurée par une bouffée de Ventoline à un asthmatique. Je respirais et, les poumons remplis d’oxygène, ma révolte se bronzait. Me souvenir de la tête du professeur de français découvrant que je lisais pendant ses cours, et qui plus est que je lisais Matzneff, me fait encore rire.

Je me suis ensuite plongé dans ton oeuvre, dévorant journaux intimes, essais, romans, recueils d’articles avec toujours le même bonheur, le même plaisir, la même joie. Par exemple, Nous n’irons plus au Luxembourg fut une lecture pleine de fous rires (ah, ce père d’une comtesse russe qui tire sur les lapins de son domaine parce qu’il est persuadé que sa mère s’est réincarnée en cet animal !) ; Ivre du vin perdu et Harrison Plaza : lecture brûlante des épisodes de la vie d’un personnage, Nil Kolytcheff, qui entremêle le libertinage le plus cynique et l’amour fou, passionné, dévastateur ; la Diététique de Lord Byron : un art de vivre, une leçon de style de vie qui m’a fait découvrir un poète dont j’ignorais tout et dont le portrait orne désormais les murs de mon bureau (oui, Gabriel, à côté d’un buste de Lénine) ; le Carnet arabe : lecture où l’on découvre qu’un solitaire individualiste et égoïste peut prendre sa plume pour défendre une cause, en l’occurrence celle des Palestiniens, avec passion ; Comme le feu mêlé d’aromates : méditation d’un chrétien qui ne peut accepter que les dieux soient en exil par amour de cette Méditerranée dont les rives sont le seul habitat possible pour un honnête homme ; les Moins de seize ans : lecture qui m’a fait comprendre que le désir comme l’amour sont, pour reprendre l’expression de Nietzsche, « par-delà le Bien et le Mal »… Et l’ensemble de tes journaux intimes, que tu as décidé de publier de ton vivant pour épargner ces pages d’une quelconque Lady Byron qui les vouerait au feu, et dans lesquelles on te lit à livre ouvert, tel que tu es et tel qu’on peut te connaître : joyeux, drôle, moqueur, incisif, emporté, enthousiaste, abattu, sombre, déprimé, malade, angoissé, au bord du suicide, amoureux, désirant, jouissant, abandonné, priant, communiant, te confessant, reniant Dieu, lisant, admirant, aspirant au salut et aspiré par l’Enfer…

Depuis quinze ans, mon enthousiasme n’est pas retombé. Carnets noirs, ton journal des années 2007-2008 que tu viens de publier, fut un nouveau ravissement. J’y ai retrouvé intacte cette envie de vivre, cette franchise, cette manière de se peindre sans détours ni fards, ce désir de sainteté allié au plaisir de céder aux tentations de la chair, du vin et des peaux, la nécessité de toujours fuir, de voyager, de ne pas s’arrêter, de passer de l’Italie, surtout Venise, au Maroc. J’y ai vu ta solitude de plus en plus grandissante au fur et à mesure que les éditeurs te lâchent, que les journaux te ferment leurs colonnes, que tes ennemis se resserrent pour occulter et censurer ton oeuvre. Je me suis ému de ton angoisse du vieillissement, de ta peur de la maladie, de ta tristesse à constater que le temps passe, est passé et que la mort approche mais que les livres, la beauté seront à jamais une victoire sur le néant. Je me suis attristé de ta décision d’arrêter d’écrire, comme si ta vie était achevée, comme si ton oeuvre était définitivement close mais, pour chasser cette tristesse, sitôt la dernière page de Carnets noirs tournée, j’ai ouvert un de tes romans qui m’accompagnent depuis mon adolescence pour me donner de l’énergie. Je me suis encore une fois délecté de tes justes colères sur les dérives du siècle, l’abrutissement, l’inculture galopante, le décérébrage organisé, les victoires de la laideur et de la médiocrité. Bien sûr, je peux m’irriter de telle prise de position politique que je juge droitière. Je ne suis que fort peu sensible aux considérations théologiques, à l’angoisse du pécheur et aux beautés liturgiques. Je ne partage même pas ton goût pour les jeunes filles… Et pourtant… ton style alerte, vif, précis, « capricant » disait ton ami Montherlant, chasse les réserves. Ton oeuvre n’est pas faite pour les tièdes : on t’admire ou on te hait, on éprouve de la sympathie ou du mépris. Elle ne peut laisser indifférent parce qu’elle est unique. Tu fais parti de ces écrivains dont une seule phrase est immédiatement identifiable. Mêlant un français des plus classiques, hérité du XVIIe siècle, à une rapidité virevoltante, des expressions populaires comme « mettre la viande dans le torchon » pour dire « aller se coucher » à des saillies acides, piquantes, un paragraphe de Matzneff ne ressemble à un paragraphe de personne d’autre. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment ne pas allier une singularité de vie à une singularité de forme ? Je ne puis que le répéter, ton oeuvre est vivante, elle donne soif de vie, elle est un beau remède aux pulsions et passions mortifères.

À plusieurs reprises, dans ce dernier livre, tu évoques notre amitié : je pensais donc réserver cette lettre à notre correspondance privée jusqu’à ce que je tombe, par hasard, sur un article du Monde signé Camille de Toledo qui, sur un ton hargneux et aigre, n’a d’autre volonté que de t’envoyer, toi et ton oeuvre, dans le royaume des morts. Fallait-il mépriser ? Non. Pourquoi répondre à ce gandin pasteurisé ? Pourquoi répondre à un article dont tout le monde sait qu’il avait été commandé avant même la parution de ton livre ? Qu’un écrivain utilise sa plume sur ordre pour démolir un autre écrivain est suffisamment indigne pour qu’on n’y prête pas plus attention qu’à une mouche. Cependant, cet article n’est pas seulement une attaque de Gabriel Matzneff, attaque basse, parfois vulgaire, toujours écrite dans un français aussi clair que les eaux arrivant dans une station d’épuration, cet article est aussi un symptôme de notre époque, un parangon de son nihilisme, de son inculture et de sa haine de tout ce qui peut être un tant soit peu grand et beau. Car la beauté, figure-toi, monsieur de Toledo ne l’aime pas. Ne parle-t-il pas de l’inutilité « de tous ceux qui se font une fierté de vivre, allez, du "Beau" » (sic) ? Il faut dire que ce cinéaste raté dont le premier film n’est pas allé plus loin que la table de montage et dont les romans prétendent inventer une nouvelle esthétique (re sic), contre la « littérature déprimée et / ou nombriliste », n’aime rien tant que la médiocrité. Il te reproche ainsi de ne pas « savoir être l’idiot, l’ignorant, le crétin », de ne pas « savoir endosser la bêtise, la lâcheté de (ton) temps ». Quel est ton crime ? Celui d’être un écrivain qui « sublime l’insignifiant » en « trahissant l’ordinaire, le banal de l’existence ». J’imagine assez bien ce mondain, « Archimondain Jolipunk » pour reprendre le titre de son premier livre, ayant une vie banale, ordinaire, et s’y délectant. Qu’il ait une vie de merde qui ne cherche même pas à « se sauver du médiocre, de la vie ordinaire » ne regarde que lui mais le gros problème, comme on le voit dans ces mots, c’est qu’il en tire une morale. Belle morale d’esclave, comme dirait encore Nietzsche, belle morale mortifère. Et si tu es « précieux comme une antiquité », Gabriel, cet antique est bien plus vivant que sa volonté de créer un « véritable réalisme » qui, comme il le disait au Nouvel Observateur, « doit nous ramener à l’exégèse et nous entraîner dans un rapport néomédiéval ou cabalistique au texte » ( !).

En revanche, la « critique » devient hilarante quand il essaie de se situer d’un point de vue de classe. Lisons : « C’est le mépris du Prince pour ses sujets bruyants », le « bon goût contre le vulgaire, le voyageur cultivé contre les touristes "crétins". » Comme par hasard, monsieur de Toledo ne cite pas l’expression que tu emploies, c’est-à-dire « tourisme de masse ». Il n’a pas fait attention aux mots, ce qui est gênant pour un écrivain. Sans doute pourrions-nous dire à sa décharge que dans les salons dorés de son grand-père, l’ancien PDG de Danone, on ne devait pas beaucoup expliquer la différence entre la masse et le peuple. Je vais prendre un exemple : la masse, ce sont ces touristes qui se pressent au Louvre, dormant dans les salles, passant leurs bras entre les membres des statues pour photographier leur femme, consommant de la « culture » parce qu’on leur a vendu la Vénus de Milo comme un MP3 ou un écran plat. Le peuple, c’est mon grand-père, ouvrier chez Renault, qui m’emmenait au Louvre afin de me donner le goût de la peinture ancienne pour laquelle il avait le plus grand respect ou qui économisait pour que je puisse acheter tous les livres que je souhaitais, notamment ceux d’un certain Gabriel Matzneff dont les pages me faisaient découvrir Pétrone, Byron ou Anna Akhmatova. Quand il prétend que « la "restauration" du patrimoine vient donc incorporer dans les murs la restauration politique de l’autorité, de la discipline », il se plante allègrement. Le capital se fout du patrimoine. Le capital et ses forces de répressions sont un nihilisme pour qui la culture ne vaut, au mieux, que comme produit de la société de consommation. Là où les progressistes, pour dire les choses ainsi, ont pour souci de donner la création, la poésie, la peinture, les arts, tous les arts et les lettres au plus grand nombre (pensons à la bataille du livre menée par Elsa Triolet, à Aragon brandissant un Picasso dans les ruines d’Oradour, à Vitez se déclarant « élitaire pour tous » ou, de nos jours, aux combats menés par l’Humanité et notre mensuel), le capital crache sur la Princesse de Clèves. Madame de Lafayette ? Elle est précieuse comme une antiquité, surtout si on range ses livres dans un placard obscur.

À te lire, Gabriel, à te relire, j’ai pensé à un vers de Jean Genet : « Mais la beauté, Seigneur, toujours je l’ai servie ». Je sais bien que l’espoir ne suscite chez toi que du dédain puisque tu considères et répètes que « le pire est toujours certain ». Pourtant, ton oeuvre que l’on peut lire et relire démontre qu’il est toujours possible d’espérer ; je veux dire qu’une vie libre, indépendante, souveraine n’est pas une chimère. Une stèle du IVe siècle découverte dans la vallée du Haut-Jourdain qualifie Julien l’Apostat, l’empereur qui voulut rétablir les cultes antiques contre la coulée de boue du christianisme (ne fronce pas les sourcils, Gabriel ! cela ne regarde que moi…), de « barbarorum extinctor », destructeur de barbares. Aujourd’hui, les barbares menacent de prendre tout le pouvoir. Ils sont tes ennemis, nos ennemis à nous tous, amants de la culture, de l’art, de la beauté, des lettres, du plaisir et de la vie. Tant pis si nous ne sommes que des Don Quichotte ou les Grecs aux Thermopyles, le combat en vaut la chandelle. Continuons de marcher sur les barbares mais du pied gauche, ça porte bonheur.

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