L’Ecrivain proscrit

Par Sophie C. Hébert, Site Biffures, 01/06/2008

Entre deux voyages, Gabriel Matzneff nous a ouvert les portes de son petit appartement parisien. L’écrivain « sulfureux » des lettres françaises est avant tout un homme affable, loquace et fascinant : c’est avec malice et gentillesse qu’il s’est prêté au jeu de l’interview, commentant pour nous l’actualité littéraire avec la franchise et la liberté d’esprit qui le caractérisent. Dans ce dialogue hétéroclite, Gabriel Matzneff rappelle cette place singulière qu’il occupe dans le champ littéraire et son je m’en foutisme libertaire et libérateur informe un regard complexe sur la littérature contemporaine. D’anecdotes personnelles en souvenirs littéraires, l’écrivain nous fait aussi part de son expérience profonde, tantôt sublime, tantôt brutale, avec la littérature et ceux qui la font : sa conception du rôle de l’écrivain, de l’artiste, cherche aussi à prévenir la jeune garde littéraire française contre ses tentations people et sa complaisance dans une littérature aseptisée, auto-censurée, en somme, dénaturée.

Biffures ne rime pas avec censure : néanmoins, rappelons à nos lecteurs que certains propos ne sont portés que par la voix de Gabriel Matzneff.


BIFFURES - Gracq, Robbe-Grillet, Césaire… Mort de la littérature ?

Gabriel MATZNEFF
- Deux de ces morts m’ont peiné. Gracq et Robbe-Grillet étaient deux hommes charmants que j’appréciais beaucoup. J’ai connu Gracq après la guerre d’Algérie, je n’avais encore rien publié. Je l’ai rencontré chez une amie, une vieille dame - qui avait quatre-vingt ans et en avouait trente ! -, Lise Deharme. Elle avait été très liée avec Breton, Aragon. J’ai plusieurs lettres de Gracq, notamment une, très belle, sur Comme le feu mêlé d’aromates (1) . C’était un homme bien élevé, fort timide. Je n’étais pas lié d’amitié avec lui comme je l’étais avec Montherlant, Hergé, Cioran, mais nous avions de très bons rapports. J’allais le voir chez lui, rue de Grenelle.

Avec Robbe-Grillet, on se retrouvait dans un petit restaurant, aujourd’hui disparu, de la rue Cujas. Il y avait Roland Topor, Fernando Arrabal, Alessandro Jorodowski, Kazik Hentchel, Pierre Clémenti… On buvait beaucoup. Robbe-Grillet était très drôle, extrêmement simple et sympathique. Oui, beaucoup plus drôle que ne pourraient le laisser supposer ses livres et ses films.

Ces deux morts m’ont fait de la peine, mais l’un et l’autre avaient eu le temps de faire leur oeuvre. Dieu a pensé que le moment était venu. En revanche, ce qui est affreux, ce sont les amis fauchés en pleine jeunesse, au zénith de leur puissance créatrice. Je songe à Dominique de Roux, mort d’une crise cardiaque, à Guy Hocquenghem, à Copi, à Conrad Detrez, à Hervé Guibert, emportés par le sida. Dieu a eu là une minute d’inattention, n’est-ce pas. Certes, une oeuvre n’est jamais achevée, mais entre mourir à quatre-vingt trois ans comme Goethe et à vingt-sept comme Lermontov, il y a une marge.

Césaire, je n’ai jamais lu une ligne de lui, et ce tintamarre autour de sa mort, je trouve cela extravagant. A la radio, à la télévision, dans la presse écrite, des sanglots pour Césaire, beaucoup plus que pour Gracq et Robbe-Grillet. Césaire a eu droit aux obsèques nationales qui avaient été refusées à Gide, à Claudel, à Aragon ! Non, je n’ai rien à vous dire de Césaire, c’était un écrivain officiel, couvert de décorations, d’honneurs. Ce genre là n’est pas ma tasse de thé. Il y a néanmoins un truc amusant : moi qui ne suis jamais invité dans les palais du pouvoir, vous savez que je suis un écrivain pestiféré, un scandale vivant, j’ai reçu hier, du président de l’Assemblée nationale, une invitation pour un hommage à Césaire. On y lira ses poèmes, ses discours parlementaires - ça, ça doit être extrêmement bandant. Si j’assiste à cette sauterie, et si je trouve ça bien, je vous le dirai. Je suis toujours prêt à admirer.

BIFFURES - Parlons des vivants. Quel regard portez-vous sur la littérature contemporaine ? Lisez-vous les auteurs actuels, les dernières parutions ? Est-ce que la vie littéraire vous intéresse, trouvez-vous qu’elle progresse, ou régresse, ou êtes-vous complètement extérieur à cela ?

Gabriel MATZNEFF
- Je suis complètement extérieur à cela, avec toutefois une nuance : je lis les livres de mes amis. J’ai quelques amis écrivains et nous nous faisons l’amitié réciproque de nous offrir nos livres. Quand un de mes amis publie un nouveau livre, je me précipite pour le lire, pour le plaisir de le lire. De même, je vais aux vernissages de mes amis peintres, aux projections de mes amis cinéastes. J’ai un grand sens de l’amitié. Cela dit, je n’ai aucune fonction dans une maison d’édition, un journal, une radio, une télé, je ne suis membre d’aucun comité de lecture, d’aucun comité de rédaction, d’aucun jury littéraire, je ne suis directeur d’aucune collection, je ne suis rien, absolument rien. J’écris mes livres, un point c’est tout. Je n’ai donc pas la moindre obligation de me tenir au courant de ce qui se publie et, pour vous dire la vérité, je n’en ai rien à foutre. Tout ce qui touche la vie littéraire, le milieu littéraire, m’ennuie très vite.

Il y a quatre jours, je dînais avec un bon ami, qui est en outre un bon écrivain, Dominique Noguez, dans un restaurant franc-comtois. Le poulet aux morilles était excellent, le vin d’Arbois aussi. Eh bien, des hors d’oeuvre au café, Noguez n’a parlé que de littérature, de manuscrits, de la vie littéraire, des rapports souvent un peu difficiles que lui et moi nous entretenons avec Gallimard. Moi, de ces questions-là, j’aurais volontiers parlé dix minutes, mais pas plus. J’aurais préféré que Noguez me parlât de sa vie amoureuse, d’une rencontre qu’il aurait faite, bref de trucs plus rigolos que la rue Sébastien-Bottin.

J’ai un vif plaisir à vous voir, mais dehors il fait très beau, et si nous n’avions pas cet entretien à enregistrer, je vous proposerais qu’on aille se balader sur les bords de la Seine, ou se bronzer dans une piscine… Je crains de n’être pas un vrai intellectuel. J’écris mes livres, j’essaye qu’ils soient aussi beaux que possible, punto e basta. Nous sommes sur terre pour créer de la beauté et de l’amour. Le reste est sans importance.

BIFFURES - Que lisez-vous, alors ?

Gabriel MATZNEFF
- Je préfère relire un livre. Cela n’est pas dû à mon âge, car il y a longtemps que je suis ainsi. J’ai beaucoup lu quand j’étais jeune. Les maîtres qui m’ont initié à la vie de l’esprit, aidé à accoucher de moi-même, je les ai rencontrés entre onze et vingt ans. Vous trouverez leurs noms dans mon journal d’adolescence, Cette camisole de flammes (2) . Eh bien, trente ou quarante ans plus tard, ce sont toujours les mêmes auteurs que je cite, les mêmes livres auxquels je me réfère. Vous entendrez des gens qui disent : « Oh ! Matzneff est un homme très cultivé, il connaît bien l’ancienne Rome, le XVII° siècle français, le XIX° siècle russe… », etc., mais en réalité ma bibliothèque tient dans une valise. C’est une petite cohorte, un Parnasse très réduit.

Je suis un grand insomniaque : si la nuit je me réveille et ouvre un livre, ce sera un roman d’Alexandre Dumas, ou les Maximes de La Rochefoucauld, ou un essai de Schopenhauer, ou un album de Tintin et Milou, ou un polar d’Agatha Christie, bref un livre que j’ai déjà lu cinquante fois et connais par coeur - plutôt qu’un roman nouvellement paru qu’un éditeur, Dieu sait pourquoi, m’aura envoyé. Je relis Byron que personne ne lit et dont personne ne parle, mais, pour vous donner un exemple, je n’ai pas lu le roman de cet Américain dont on a beaucoup parlé, qui a eu le prix Goncourt, l’an dernier… Je ne sais même pas son nom…

BIFFURES - Jonathan Littell.

Gabriel MATZNEFF
- Voilà, je n’ai pas lu monsieur Littell. Parmi les auteurs vivants, je ne lis, je vous le répète, que mes amis, je lis les gens pour qui j’ai de l’amitié, de l’estime. Cela dit, si vous me disiez : « Gabriel, lisez ce livre, c’est le premier roman d’une jeune romancière, cela va beaucoup vous plaire », je le lirais assurément. Cela vaut aussi pour le cinoche. Si cet après-midi je vous amenais au cinéma, j’aurais plus de plaisir à vous faire découvrir le film d’un de mes dieux - Erich von Stroheim, Michael Curtiz, Howard Hawks, Vincente Minelli, George Cukor, Ernst Lubitsch - qu’a voir un nouveau film sorti en salle mercredi dernier.

Sans doute est-ce un manque de curiosité, une forme d’égoïsme, soit, mais je suis ainsi. Ce qui m’importe, c’est ma propre vie, ce sont mes propres amours, mes propres travaux, ainsi que ceux des gens que j’aime et admire. Les autres, je m’en fous, ça m’ennuie et j’ai horreur de m’ennuyer. Récemment, un de mes amis, le peintre et sculpteur japonais Yujiro Otsuki, donnait un vernissage dans une galerie de la rue de Seine. Je rentrais du Maroc, je m’apprêtais à repartir pour l’Italie, mais par chance ce jour-là j’étais parisien et j’ai donc pu assister au vernissage, j’ai eu un vif plaisir à découvrir les nouvelles oeuvres de cet ami. Toutefois, si je vous disais que je me passionne pour les jeunes peintres d’aujourd’hui, je vous mentirais.

BIFFURES - Néanmoins la vie littéraire peut parfois être pleine de remous, moins ennuyeuse que vous ne le dites. Regardez la polémique littéraire sur L’Opprobre de Richard Millet…

Gabriel MATZNEFF
- Je ne pense rien de cette polémique. Je n’ai pas lu ce livre. Richard ne me l’a pas envoyé. J’ignorais même l’existence d’une polémique, c’est vous qui me l’apprenez. Je peux toutefois vous donner mon sentiment d’une manière générale. Je pense qu’un écrivain ne doit jamais répondre aux gens qui médisent de ses livres - sinon, à la rigueur, par une brève allusion dans un article ou par un paragraphe dans un journal intime qui paraîtra des années plus tard. Consacrer tout un livre pour répondre point par point à ses zoïles, c’est trop, beaucoup trop. Oui, je sais, certains de mes amis l’ont fait : Christine Angot, Renaud Camus. Et aujourd’hui vous m’annoncez que Richard Millet vient, lui aussi, de le faire. Si cela les a soulagés, tant mieux, mais, pour parler sérieusement, je crois qu’ils ont eu tort. Leur consacrer tout un livre, c’est faire trop d’honneurs à nos insulteurs, à nos calomniateurs. Je vous renvoie au chapitre intitulé « Les petites cuillères d’argent » dans un recueil de textes que j’ai publié en 1995 sous le titre Le Dîner des mousquetaires (La Table Ronde) où je raconte un dîner réunissant Goethe et quelques jeunes écrivains. La conversation porte sur cette question : « Doit-on répondre à une critique dénigrante ? » Un des auteurs déclare qu’il ne répond pas et ne répondrait pas, sauf si on l’accusait d’avoir volé les petites cuillères en argent. Alors Goethe de s’exclamer : « Vous ne devez jamais répondre, même et surtout si l’on vous accuse d’avoir volé les petites cuillères d’argent ! » En ce qui concerne les attaques violentes, les dénonciations flicardes, je suis, croyez-moi, particulièrement gâté. Peu d’écrivains français vivants auront été autant insultés, dénigrés, stigmatisés que je le suis. Certaines de ces critiques sont tellement bêtes, elles me font rire. D’autres, plus venimeuses, peuvent me blesser ; mais dans aucun cas il ne me viendrait à l’idée de perdre plusieurs jours de mon précieux temps à écrire un livre pour moucher mes détracteurs.

Certes, lorsque j’apprends que pour des raisons d’ordre moral un type qui a une émission de télévision n’ose pas m’inviter, un directeur de journal n’ose pas publier un article élogieux sur un de mes livres, j’en suis contrarié, amertumé ; mais je ne proteste pas, je hausse les épaules et tente de penser à autre chose. Je suis, vous le savez, un disciple des stoïciens. Sustine et abstine.

Désormais le nouvel ordre moral règne sur la planète entière. Notre siècle est celui des quakers et des quakeresses qui prétendent nous dicter ce que nous devons penser, ce que nous devons écrire, ce que nous devons manger, ce que nous devons fumer, avec qui nous devons baiser. Nous sommes pris en charge. Moi, je ne veux pas être pris en charge. J’écris ce que je veux, je mange ce que je veux, je baise avec qui je veux. Cela ne plaît ni aux quakers de droite ni aux quakeresses de gauche, et du coup ces messieurs-dames m’ostracisent. Cela n’a aucune importance.

BIFFURES - La publication de votre journal intime, n’est-ce pas ce qui a contribué à vous ostraciser ?

Gabriel MATZNEFF
- Il faut avoir le courage de celui qu’on est. Il faut avoir le courage de publier ce que l’on écrit. Lisez ce que je dis de la censure et de l’autocensure dans la préface de la nouvelle édition (2005) des Moins de seize ans et des Passions schismatiques, chez Léo Scheer (3)

BIFFURES - A-t-on déjà censuré beaucoup de pages de vos livres ?

Gabriel MATZNEFF
- C’est en 2001 que, pour la première fois, j’ai été censuré pour un volume de mon journal, Les Soleils révolus (4) , chez Gallimard. Censuré ou, plus précisément, autocensuré, puisque c’est moi, suivant les conseils de prudence des deux personnes qui avaient lu le manuscrit, Philippe Sollers et Christian Giudicelli, qui ai décidé de couper certains passages que le nouvel ordre moral aurait jugés spécialement scandaleux. Ces pages censurées, je ne les ai pas détruites : elles sont en sécurité dans un coffre de banque et seront publiées dès que les conditions atmosphériques le permettront.

BIFFURES - Pouvez-vous nous dire ce que ces pages contenaient ?

Gabriel MATZNEFF
- Le genre de passages que Montherlant a détruits lorsqu’il a jeté son journal intime à la Seine… Ce qu’il faut, c’est écrire et peindre ce qu’on a envie d’écrire et de peindre sans se soucier de savoir si nos oeuvres pourront être publiées ou exposées dans l’immédiat. Ce serait une catastrophe si un jeune peintre de 2008, qui aurait la même sensibilité, les mêmes goûts qu’un Balthus, qu’un Renoir, qu’un Ingres, qu’un Watteau, qu’un Boucher, renonçait à peindre de voluptueuses adolescentes, d’impudiques collégiennes, parce que conscient qu’en raison de l’ordre moral régnant aucun galeriste ne voudrait les exposer ; et que, s’il y en avait un assez audacieux pour le faire, ce serait un tollé, l’indignation des bien-pensants, le risque de poursuites judiciaires.

BIFFURES - L’artiste doit donc être libre à tout prix ? Au-dessus des lois ?

Gabriel MATZNEFF
- Je crois qu’un artiste doit être courageux. On ne peut pas vouloir gagner sur tous les tableaux. On ne peut pas vouloir à la fois être un homme libre, un esprit libre, et faire une grande carrière académique, recevoir des prix littéraires, des honneurs. On ne peut pas être à la fois Renan et Baudelaire. On ne peut pas être à la fois Genet et Césaire. Moi, j’appartiens à la famille spirituelle de Baudelaire et de Genet, pas à celle des auteurs officiels, estampillés par l’Etat. Le reproche que, de leur vivant, je faisais à ces éminents professeurs qu’étaient Roland Barthes et Michel Foucault, c’était de briguer une brillante réussite sociale, universitaire (le Collège de France, l’Ecole Pratique des Hautes Etudes) - surtout Foucault qui était très arriviste, avide d’honneurs, jaloux, très habile et prudent dans la conduite de sa carrière - et en même temps de prétendre être aimés de la jeunesse de la même manière que le sont les écrivains rebelles, sulfureux. Désolé, ça ne marche pas comme ça dans la vie.

BIFFURES - Un jeune auteur, pour « percer » aujourd’hui, doit-il rester dans le consensus en censurant ce qu’il croit qui nuira à sa carrière, à sa notoriété ?

Gabriel MATZNEFF
- Non, absolument pas. Céline disait que pour écrire nous devons mettre nos tripes sur la table. Un siècle auparavant, dans un langage plus délicat, Tolstoï disait que les seuls livres qui valent d’être écrits sont ceux que nous écrivons avec le sang de notre coeur. Ce qui était vrai hier et avant-hier l’est tout autant aujourd’hui. Sur ce point, rien n’a changé, et c’est pourquoi, lorsque des cadets me demandent des conseils, je leur donne celui de lire la Correspondance de Flaubert où celui-ci nous met en garde contre le désir de succès immédiat, de notoriété immédiate, où il nous explique qu’un écrivain doit être très exigeant envers soi-même et ne publier que des oeuvres parfaitement belles, achevées.

Avoir son nom dans les journaux n’a aucune importance. Passer à la télévision n’a aucune importance. Ce qui me frappe chez certains jeunes confrères, c’est leur impatience d’acquérir une petite notoriété, une présence médiatique bling-bling. C’est ce que j’appelle le syndrome Beigbeder. J’aime beaucoup Frédéric Beigbeder, c’est un de mes meilleurs amis, c’est en outre un écrivain de talent et un homme courageux. Mais, précisément, Beigbeder est Beigbeder, il n’y a qu’un Beigbeder, et les débutants qui veulent le copier, acquérir le même type de reconnaissance que lui, faire, eux aussi, leur entrée dans la presse people, sont ridicules. Ils passent à côté de l’essentiel qui, pour un artiste, est le travail, le souci de la perfection.

En art, être pressé n’a aucun sens. Publier un premier livre à quatorze ans, c’est très bien lorsqu’on s’appelle Radiguet ; mais il est aussi bien de publier un premier livre à quatre-vingt ans, comme le fit Lampedusa. Ce qui compte, c’est que Le Diable au corps et Le Guépard sont deux très beaux romans. L’âge du capitaine, on s’en fiche.

BIFFURES - Vous avez cité Christine Angot et Frédéric Beigbeder. Il s’agit d’écrivains très people, très décriés aussi. On pourrait ajouter Michel Houellebecq et Amélie Nothomb…

Gabriel MATZNEFF
- A présent, Amélie Nothomb me bat froid. Avant, elle m’aimait beaucoup. J’ai même une lettre où elle me parle de la beauté de mes mains ! Je crois qu’on lui a expliqué que cette amitié avec Matzneff n’était pas bonne pour sa carrière. Quant à Houellebecq, je n’ai pas le sentiment qu’il soit un écrivain people.

BIFFURES - Il commence à le devenir avec le livre que vient d’écrire sa mère…

Gabriel MATZNEFF
- Le pauvre ! Quelle sale bonne femme ! Et un éditeur publie ça ! Vous connaissez la phrase de Jules Renard dans Poil de Carotte (je cite de mémoire) : « Tout le monde n’a pas la chance d’être né orphelin. » Houellebecq est un bon écrivain et une âme sensible. C’est en outre, comme moi, un disciple de Schopenhauer. Au début de cet entretien, nous parlions du milieu littéraire. Lorsque cinq associations musulmanes ont traîné Houellebecq devant les tribunaux parce que dans une interview publiée par Lire il avait dit la médiocre estime où il tient l’islam, ceux qui ont pris sa défense ne se bousculaient pas au portillon. J’étais à l’étranger, je suis rentré spécialement à Paris pour assister à son procès. Houellebecq n’était pas un ami, alors nous ne nous connaissions pas, mais je voulais lui montrer ma solidarité. Dans un box, étaient présents les écrivains cités par la défense, mais dans la salle, parmi le public, nous n’étions que deux : Régine Desforges et moi. Même l’éditeur de Houellebecq s’était défilé. Dans ce milieu, quand on a des pépins, je suis payé pour le savoir, on est seul.

BIFFURES - Finissons sur une note plus gaie, voulez-vous ? Mai 68 est très à la mode en ce moment… Il me semble qu’à cette, époque, vous le racontez dans Vénus et Junon (La Table Ronde, 1979), vous étiez en Espagne…

Gabriel MATZNEFF
- Avec Tatiana, ma petite amie. Nous avons quittés la France le 26 avril et nous sommes rentrés le 15 juin. Nous n’avons rien vu de Mai 68. Un des slogans des émeutiers était : « Sous les pavés, la plage. » Nous, nous avions la plage sans les pavés. Tatiana préparait son bachot, moi j’écrivais un livre, nous habitions sur la Costa Brava, à Llafranch, une maison au bord de la mer prêtée par des amis, nous étions très amoureux, très heureux. Il n’y avait ni radio, ni télévision, ni téléphone. Notre temps se partageait entre l’amour, la plage, le travail et les bons petits dîners dans les restaurants du coin. Fin mai, surpris de ne recevoir aucun courrier de Paris, nous décidons d’acheter un journal. A Palafrugell, nous demandons un journal français. On nous rit au nez. Nous achetons le Correo catalan. Stupeur : sur une double page, une photo de la rue Gay-Lussac mise à sac, voitures renversées et brûlées, commentaire catastrophé du journaliste espagnol qui compare Paris à Saint-Pétersbourg en 1917. Nous nous renseignons : il n’y avait plus de trains, plus d’avions. Du coup, tant pis pour le bachot, nous décidons de rester sur la plage, de nous la couler douce. Deux semaines plus tard, bronzés, reposés, nous sommes rentrés à Paris le jour où la police reprenait le théâtre de l’Odéon. Un bel arbre centenaire du boulevard Saint-Michel avait été coupé par les manifestants pour faire une barricade. C’était dommage et idiot, mais quand on fait la révolution il faut ce qu’il faut. Première bonne nouvelle : les épreuves du bac avaient été retardées. Tatiana, qui n’avait pas fichu une rame, s’est donc présentée, certaine d’être collée. Elle a été reçue avec mention ! Tout le monde a été reçu ! Nous avons brûlé des cierges devant les icônes de saint Cohn-Bendit, de saint Geismar, nous avons bu du champagne. Oui, j’ai un excellent souvenir de Mai 68. C’était épatant. En vérité, épatant.



Cet entretien s’est déroulé le 10 mai 2008, à Paris. Les propos ont été recueillis et retranscrits par Sophie C. Hébert. Gabriel Matzneff a relu et approuvé cet entretien avant sa parution.

1.Gabriel Matzneff, Comme le feu mêlé d’aromates, Paris, La Table Ronde, 1969, réédité en 2008
2.Gabriel Matzneff, Cette camisole de flammes (Journal 1953-1962), Paris, La Table Ronde, 1976, réédité chez Flammarion en 1989
3.Gabriel Matzneff, Les moins de seize ans suivi de Les Passions schismatiques, Paris, Léo Scheer, 2005. « La censure est una brutta bestia ; mais il y a pire que la censure, c’est l’auto-censure, consciente ou inconsciente. Les pages que l’avocat de votre éditeur vous demande de couper, c’est désagréable, mais ce n’est pas grave : on les met en sûreté, sachant que tôt ou tard, de votre vivant ou après votre mort, elles seront publiées. En revanche, les pages que vous renoncez à écrire parce qu’elles seraient trop antipathiques aux idées reçues sont, elles, perdues pour jamais. », p. 11.
4.Gabriel Matzneff, Les Soleils révolus (Journal 1979-1982), Paris, Gallimard, 2001

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