Gabriel Matzneff, l’éducateur scandalisé

Par Marc Alpozzo, Le magazine des Livres, n°14, 01/02/2009

Ecrire sur Matzneff. Suivre les grandes lignes de son œuvre. Préciser le grand talent de l’écrivain. Comment faire ? Aborder mon texte par le versant philosophique ? Traiter de son dandysme ? Rappeler sa sainte horreur de la pesanteur ? Dessiner un portrait de l’écrivain en suivant fidèlement ses maîtres ? Ou enfoncer le clou, et parler de l’écrivain à partir de l’amour, l’adolescence, et la morale ?
Le dilemme est difficile. Car, Matzneff est un écrivain controversé. C’est le moins que l’on puisse dire. En commençant ainsi mon texte, je prends le parti de dire explicitement qu’il y a deux camps : celui des pro et celui des anti. Jusqu’ici rien de bien original !


A l’entrée du mot Amour de son Taureau de Phalaris (Table ronde, 1994), Gabriel Matzneff écrit : « Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, n’incarnent pas seulement la transgression des lois de la société et de la morale, la lutte de la clandestinité contre l’institution, la fuite de la cage familiale : ils symbolisent aussi la nature tragique et fatale de la passion. » Et bien j’aimerais commencer par évoquer la passion. La passion d’un homme pour la beauté, la vie, l’amour, la littérature, la philosophie et pour l’Homme. L’écrivain tant attaqué, conspué, souvent par une bien-pensance qui n’a su, ou voulu bien le lire, souvent par des mères de familles scandalisées, est avant tout, un amoureux des mots, du monde gréco-romain, des lettres latines. Aeneadum genetrix, hominum, divomque voluptas, Alma Venus… Il l’écrit lui-même : lorsqu’on se sent exilé de cette terre, de plus en plus différent de ses contemporains, on a besoin de racines. Ses racines à lui sont latines. « Notre patrie, c’est la langue française, mais que serait le français, si le latin n’avait pas existé ? » se demande-t-il fort à propos. Tacite, Salluste, Horace, Sénèque, Martial. Entre autres. Il rend hommage à ses poètes latins de chevet dans son magistral Maîtres et complices (Table ronde, 1999). Il rend hommage à tous ses maîtres de jeunesse, ses vieux maîtres auxquels il fut toujours fidèles, même s’il n’a pas toujours pratiqué la fidélité, notamment avec ses maîtresses. Car, ces vieux maîtres, comment les trahir ? Ils furent les éveilleurs du jeune Matzneff. Ils l’ont aidé à vivre, et l’aideront sûrement à mourir, pense-t-il. Ils ont été ses éducateurs.

Or, qu’est-ce qu’un écrivain si ce n’est un éducateur ? En latin, éducation signifie « donner à manger ». Et Matzneff de poursuivre dans son dictionnaire Le taureau de Phalaris : « Etre éducateur, c’est avoir quelque chose à transmettre ». C’est transmettre une foi, une culture, un art de vivre. Parmi ses maîtres, Matzneff a été durablement inspiré par Casanova, Byron, Montherlant. Comme Casanova, Matzneff est un libertin. Libertin mondain. Libertin littéraire. Il a connu de nombreux succès en amour et de nombreux échecs. Mais à l’inverse de Don Juan, c’est deux-là ne souffrent pas d’insensibilité. Matzneff n’est pas un mécréant. Il n’est pas un impie. Orthodoxe. Croyant. Marié une fois à l’église. Matzneff est le contraire même du prosélyte nihiliste. « C’est précisément parce que Dieu est, qu’existe la transgression » dit-il (Maîtres et complices). Matzneff est cet écrivain, cet homme du monde, qui pourfend l’ordre. Comment s’y prend-il ? En amant passionné. Faire l’expérience du plaisir, de la passion partagée, du bonheur. Certes, comme Casanova, Matzneff est infidèle en amour. Mais fidèle à lui-même. C’est-à-dire à l’idée de faire de sa vie un destin. Face à tant de lâchetés humaines, à tant de renonciations, à tant de peine à jouir, ils se transforment en grands scandaleux. L’hypocrisie sociale veut démasquer ces grand amoureux. La fronde veut en finir avec ces grands amants qui ensorcellent la jeunesse. Amis des femmes. Chercheurs d’absolu. Ce qui dérange le plus dans une œuvre qui fera date, c’est cette fidélité à son plaisir, son bonheur, à l’amour et à être soi. En effet ! savez-vous ce qui est le plus grand scandale pour la moraline de notre bien-pensance sociale ? C’est Matzneff qui nous répond : « le scandale c’est d’être soi. » Et devant tant d’hypocrisie, Matzneff ne peut être que scandalisé à son tour.


"L'écrivain est sur terre pour subvertir l'ordre en place"


Marc Alpozzo : Vous avez dit Métèque ? (La Table Ronde, 2008) est un recueil de textes dont certains sont très anciens.

Gabriel Matzneff : Oui, c’est vrai. Le premier a paru avant mon service militaire dans une petite revue ronéotypée de jeunes chrétiens orthodoxes. On y trouve aussi des chroniques parues à Combat et au Monde, des articles publiés à La Nation française, au Gai Pied, à L’Idiot International, ainsi que des textes inédits, une longue interview à La Revue littéraire où je parle de mon travail de romancier, etc. Un chercheur aurait certes pu, après ma mort, trouvé à la Bibliothèque Nationale les pages publiées dans de grands journaux, mais il aurait eu mille difficultés s’agissant de celles publiées dans des modestes revues disparues depuis longtemps et dont il ne reste aucune trace. C’est la raison pour laquelle un écrivain a tout intérêt à réunir et à publier lui-même, de son vivant, les pages qu’il donne à la presse. Pour ma part, je le fais d’autant plus volontiers que je ne tiens pas les recueils d’articles pour un genre littéraire inférieur. Certains des meilleurs livres de Bernanos, de Montherlant, de Guy Hocquenghem (pour ne citer que trois noms) sont des recueils d’articles. Dans l’art d’écrire, il n’existe pas de genre noble et de genre mineur. Poèmes, romans, articles, essais, journaux intimes, l’œuvre d’un écrivain forme un tout.

Le terme « métèque » vous l’utilisez pour définir l’étranger, ou celui qui n’est pas gaulois.

Je l’utilise par dérision. C’est un titre par anti-phrase. Je ne me considère pas comme un métèque, ce sont les super-nationalistes qui me considèrent comme tel. C’est comme les nihilistes russes : on leur jetait cette appellation comme une injure, et ils l’ont reprise à leur compte, ils l’ont revendiquée. De même, je suis d’origine russe et fier de l’être. Je l’explique dans ma préface inédite, une longue préface très importante à mes yeux en cette époque de grandissante xénophobie et de minuscules crispations chauvines. C’est assez paradoxal : la planète n’a jamais été si petite, on va en vingt-cinq heures de Rome à Melbourne et simultanément se multiplient les revendications nationalistes, chaque petite peuplade veut avoir ses frontières, ses gendarmes, son drapeau, et pourquoi pas son ambassadeur au Vatican et son représentant à l’ONU. Tout ça est ridicule et surtout néfaste. Le triple malheur de l’Europe fut l’écroulement de l’Empire russe, de l’Empire austro-hongrois et de l’Empire Ottoman. J’ai beaucoup polémiqué contre les Turcs, je suis philhellène et philoarménien, mais si la Sublime Porte subjuguait encore la Terre Sainte, nous ne connaîtrions pas l’actuelle inextricable tragédie israélo-palestinienne.
Je suis né en France, j’y ai fait mes études, mon service militaire et lorsque j’ai publié mon premier livre, Le Défi, je n’ai pas un instant pensé à choisir un pseudonyme franchouillard, comme l’avaient fait des aînés tels qu’Apollinaire (qui s’appelait Kostrowitzky) et Troyat (qui s’appelait Tarassoff). Aujourd’hui, peut-être conseillerais-je à un jeune écrivain d’origine maghrébine de prendre un pseudo bien de chez nous, style Dupont, Durand ou Giscard.

Si sur le plan politique, vous connaissez pertinemment les défauts des différents partis, vous comprenez et acceptez leurs logiques politiques lorsqu’elles sont médiatiques. En revanche, sur le plan personnel, vous restez très critique lorsqu’il s’agit des opinions politiques.

J’ai toujours considéré que la vérité n’est pas entièrement dans mon camp, mais qu’elle a aussi un pied dans le camp en face. J’ai été nourri par la pensée gréco-latine, je suis un pyrrhonien, un sceptique, et si je suis capable de passion, si je défends avec fougue ce que je crois être la vérité et la justice, je le fais sans haine et en respectant les convictions de mes adversaires. En revanche, ce que je ne supporte pas, c’est le panurgisme, le « politiquement correct », la lâcheté. Aussi suis-je un perpétuel indigné (c’est un des points que j’ai en commun avec mon cher Flaubert). Voulez-vous un exemple ? Cet été, lorsque Soljenitsyne est mort, un requiem a été célébré à Paris en la cathédrale orthodoxe Saint-Alexandre, rue Daru. Le croirez-vous ? J’étais l’unique écrivain français présent à cette cérémonie. Le ministre de la Culture brillait par son absence et n’avait pas même daigné se faire représenter par un haut fonctionnaire. Les éditeurs français de Soljenitsyne étaient, eux aussi, absents. C’eut été un zozo du show-biz, le Tout-Paris s’y serait bousculé, mais ce n’était que Soljenitsyne. Demandez donc aux journalistes de France-Culture et de l’AFP qui y ont assisté. Après la cérémonie, si j’ai été le seul qu’ils aient interviewé, c’est parce que j’étais le seul qu’ils aient reconnu. Les autres assistants étaient des inconnus, de simples lecteurs du grand écrivain russe. Rien que de songer à cette honte, je m’échauffe, je bondis. Vous avez là, sur le vif, le Matzneff pamphlétaire, le Matzneff de Vous avez dit métèque ?

Cela prouve que le titre est d’actualité. Et pour peu qu’on connaisse votre œuvre, c’est le Matzneff qui pourfend la « bien-pensance ».

Exactement ! L’écrivain est sur terre pour subvertir l’ordre en place. Car, l’ordre en place est presque toujours le désordre. Et puis dans chaque artiste sommeille un anarchiste prompt à se réveiller. Ainsi, par exemple, mon ami Guy Hocquenghem, écrivain et militant homosexuel mort il y a juste vingt ans. Sa conception de l’homosexualité était celle de Pasolini et de Genet, c’est-à-dire révoltée, subversive. S’ils étaient encore parmi nous, ces trois artistes seraient horrifiés par les homosexuels style 2008 qui rêvent de respectabilité, qui aspirent une vie bourgeoise avec mariage, enfants et tout le saint-frusquin ! Un grand artiste préfèrera toujours la subversion à la soumission. Je le dis de Genet et de Pasolini, je pourrais mêmement le dire de Bossuet et du duc de Saint-Simon qui défendirent avec passion les libertés de l’Eglise locale, de l’Eglise de France, contre les prétentions à l’hégémonie du pape de Rome. Vous m’objecterez qu’en sautant ainsi de Pasolini à Bossuet je fais le grand écart, mais ce n’est qu’une apparence, car le combat pour la liberté, si divers soient ses visages, est un.

Vous, vous n’êtes pas contre le mariage. Vous avez vous-même tenté l’expérience.

Ah ! Mais je suis un bon garçon ! Je sais me tenir dans un salon, je suis un homme du monde, n’est-ce pas ? Je me suis marié pour faire plaisir à mon père spirituel, l’archevêque Antoine de Souroge et aussi, pour reprendre votre formule, parce que c’était une expérience. Je ne la regrette pas, puisqu’elle m’a inspiré un roman, Isaïe réjouis-toi, qui est, je crois, un de mes plus beaux livres, mais ce fut une aventure très douloureuse, une cassure existentielle. Je ne m’étais pas marié pour divorcer deux ans après, je m’étais marié pour rester uni à Tatiana jusqu’à ma mort. Ce fut donc un crucifiant échec, tant amoureux que religieux. Certes, je demeure affectionné à l’Eglise orthodoxe, et le lecteur de Vous avez dit métèque ? le vérifiera, mais je ne suis plus le militant chrétien que je fus dans ma jeunesse. L’essentiel, lorsqu’on est un créateur, c’est de ne mentir ni aux autres ni à soi-même. Seule une œuvre véridique a une chance de surmonter l’épreuve du temps et de demeurer dans la mémoire des hommes. Un écrivain doit écrire avec le sang de son coeur, demeurer fidèle à son destin, croire en sa bonne étoile et n’avoir peur de rien.

Dans la lignée des étiquettes, j’ai pensé à intituler cet entretien « Matzneff l’orthodoxe ». Dans vos amours décomposées, je ne fais que reprendre un de vos titres, vous êtes plus qu’un Don Juan, vous êtes une sorte de Casanova, vous êtes un homme de passions. Et un homme d’action.

« Matzneff l’orthodoxe » ? Vous pourriez avec autant de raison dire « Matzneff l’hérésiarque ». Quant à mon donjuanisme, si j’ai en effet une vie amoureuse plutôt agitée, je ne suis pas et n’ai jamais été cet homme au cœur de pierre qu’est le Don Juan de Molière et de Mozart, un homme qui n’éprouve aucun des sentiments de l’amour, qui est imperméable à la passion, à la souffrance. Je l’ai écrit dans Maîtres et complices : le cœur de pierre, ça n’est pas le Commandeur, c’est Don Juan lui-même. De ce point de vue, Giacomo Casanova est l’anti-Don Juan. Ce n’est pas un macho triomphant, il passe son temps à tomber amoureux, plusieurs fois il désire se marier, et seuls des évènements extérieurs l’en empêchent. A une certaine époque, il songe à se retirer dans un monastère. Il est toujours sincère dans ses enthousiasmes et ses passions. Ce n’est pas un dur, c’est un tendre. Il est souvent rejeté, trompé, plaqué, il connaît les tourments de la jalousie, les douleurs de la rupture. Quand, à Londres, une fille, la Charpillon, le traite horriblement, il souffre tant d’être ainsi dupé, humilié, trahi, qu’il est sur le point de se donner la mort. Moi aussi, dans mon journal intime, on voit sans cesse des filles qui me trompent, me repoussent, me quittent, on me voit cafardeux, suicidaire ; j’y suis rarement content de moi. C’est le journal intime d’un homme vulnérable, « humain, trop humain », dirait mon bon maître Nietzsche, ce n’est pas le journal d’un fanfaron, et moins encore celui d’un homme de lettres. C’est la vie bue au goulot, la vie à bout portant.

Selon vous, qu’est-ce qui distingue l’écrivain de l’homme de la rue ?

L’écrivain, c’est la mémoire. Les femmes qui m’ont aimé peuvent bien m’oublier, me renier, déchirer mes photos et mes lettres, effacer mes traces. Moi, je n’oublie rien, je ne renie rien et j’écris tout. Je méprise les gens qui affectent d’oublier leur passé, qui manquent de piété envers leur passé ; je ne dis pas « oublier », mais « affecter d’oublier », car même feindre d’oublier, c’est déjà inélégant ; c’est la marque d’une extrême vulgarité d’âme. L’écrivain, lui, est le scribe des amours mortes, il est celui qui les maintient en vie et, au besoin, les ressuscite. Vous avez évoqué un tome de mon journal intime intitulé Mes amours décomposés. Rappelez-vous les vers de Baudelaire que j’y ai placés en épigraphe : « Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine / Qui vous mangera de baisers, / Que j’ai gardé la forme et l’essence divine / De mes amours décomposés. » Tel est le rôle du poète, du peintre, du compositeur. Les jeunes filles qui ont inspiré à Ronsard ses poèmes, à Ingres ses toiles, à Chopin ses valses ne sont plus que de la poudre dans un cercueil, mais grâce à ces valses, à ces toiles et à ces poèmes elles sont toujours vivantes, parmi nous, ornées de toutes les grâces de l’adolescence. Francesca n’a plus quinze ans, et un jour elle sera une vieille dame, un jour elle sera morte, mais le personnage d’Angiolina qu’elle m’a inspiré dans Ivre du vin perdu continuera à vivre longtemps après que son cœur et le mien auront cessé de battre.

C’est d’ailleurs ce qui fait de vous un éducateur scandaleux, et c’est ce qui fait sûrement de vous un écrivain, vous avez cette vocation de traverser vos lecteurs. Un livre pour vous qui ne changerait pas votre lecteur est un livre « raté ». Vous êtes considéré un auteur scandaleux, car vous assumez votre liberté, le devenir, la vie, ce que ne font pas toujours les autres, vous défendez l’idée du suicide, vous êtes un être de désir.

Dans Vous avez dit métèque ?, j’ai repris le texte d’une conférence sur le suicide philosophique que j’avais donnée à Djerba en 1978. J’adore la vie, je considère que nous aurons l’éternité pour être tranquilles et qu’en conséquence, pour tourmenté que soit notre passage sur cette terre, il est si bref – une allumette craquée dans la nuit – que nous devons le savourer jusqu’à la dernière goutte. Cela posé, une vie où nous serions enfermés, d’où nous n’aurions pas la liberté de sortir, deviendrait vite, si agréable fût-elle, une prison. La possibilité du suicide, c’est la porte qui demeure entrouverte, c’est la liberté. J’ai beaucoup médité sur ce point, j’y réfléchis depuis mon adolescence, et je crois que ces pages écrites à Djerba sont parmi les plus dignes d’intérêt de mon nouveau livre. Au demeurant, ce qui me captive, ce n’est pas la mort, c’est la vie.

Si vous n’aviez le droit d’emporter qu’un seul livre sur une île déserte, lequel choisiriez-vous ?

Un livre à relire sous les cocotiers ? Ce serait Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer. Non seulement parce que cet ouvrage exprime une philosophie de l’existence à laquelle j’adhère depuis que j’ai dix-sept ans, mais aussi parce que Schopenhauer aime tant à y rendre hommage à ses maîtres, aux écrivains qu’il admire, qu’en emportant ce livre j’emporterais aussi Platon, et Kant, et Voltaire, et Byron, et bien d’autres ; cette somme géniale est à elle seule une bibliothèque. Oui, comme tous les vrais créateurs, Schopenhauer ne perd jamais une occasion de rendre hommage aux maîtres de sa jeunesse, à ceux qui l’ont enfanté à la vie de l’esprit. Les écrivains qui évitent de parler des influences qu’ils ont subies, des auteurs qu’ils admirent, par crainte de paraître moins originaux, sont toujours, notez-le, des écrivains de deuxième ordre, des seconds couteaux.

Dans Vous avez dit métèque ?, vous évoquez à maintes reprises certains de vos maîtres : les anciens Romains, mais aussi des modernes, de Byron à Montherlant, de Dostoïevski à Hergé…

Vous citez quelques noms. Je pourrais en ajouter d’autres, de Lucrèce à Alexandre Dumas, de La Rochefoucauld à Berdiaeff. Je leur suis passionnément fidèle, mais ils ne sont pas nombreux. Si vous lisez mon journal d’adolescence, Cette camisole de flammes, vous vous rendrez compte que depuis cette époque ce sont toujours les mêmes livres que je cite, les mêmes auteurs auxquels je me réfère. Ma bibliothèque est très réduite, elle tiendrait dans une malle. Il est inutile de posséder trop de livres, trop de disques, trop de dvd. L’excès d’abondance fait mal au foie mais aussi au cerveau. Je suis pour le dépouillement, pour le vide. Chacun de nous doit découvrir ce pour quoi il est fait, et s’y tenir.

Il y a souvent chez vous une apparente légèreté. Je dirais que votre œuvre est légère par profondeur.

Je suis très flatté que vous me disiez cela, car Nietzsche disait cela des anciens Grecs. De fait, l’esprit de lourdeur, le cul de plomb (et cela je l’ai appris chez Nietzsche), c’est ce dont il faut se garder comme de la peste. Nous devons prendre notre art, qui est l’art d’écrire, au sérieux, mais nous ne devons jamais nous prendre au sérieux. Les intellos qui pontifient, qui pondent des oracles, sont toujours d’insignifiants zozos. Durant les merveilleuses soirées que j’ai vécues avec Hergé, avec Cioran, avec Alain Daniélou, j’ai pu observer que plus un esprit est grand, plus il demeure simple, affable, de plain-pied, prompt à la rigolade.

On vous reproche votre libertinage, vos amours avec de très jeunes personnes, mais dans vos livres il n’y a pas que des filles de quinze ans, il y a toute une humanité.

C’est vrai. Dans mes romans comme dans mon journal intime, il y a certes des jeunes filles délurées et des aventuriers, mais il y a aussi de vieilles dames irréprochables, d’honnêtes vieux messieurs, de saints moines, des protagonistes d’âges, de classes sociales, d’opinions et de mœurs fort divers. Les gens qui me collent sur le front l’étoile jaune du débauché, qui prétendent réduire tout mon travail d’écrivain à des polissonneries, sont soit des imbéciles soit de mauvaise foi.

Vous êtes moins un macho et un dragueur qu’un dandy que vous définissez ainsi : « Un dandy ne sollicite rien. Si on lui offre un poste, ou une médaille, à la rigueur il l’accepte ; mais il ne lui viendrait pas à l’esprit de briguer. »[1] Vous n’avez jamais été salarié, ou lié à la moindre attache, si ce n’est deux ans de mariage. Vous êtes un écrivain qui revendique la passion et le désir.

Ah ! Oui ! J’ai un tempérament de séducteur, mais je ne suis ni un macho, ni un manipulateur, ni un homme méchant. Comme Casanova, je suis un tendre, et si je n’aime pas les attaches, j’aime m’attacher. L’amour, quand il est réciproque, c’est très agréable et aussi très fatigant. L’amour, c’est l’inquiétude. C’est pourquoi il faut parfois larguer les amarres, fuir dans la solitude « A vivre seul, on vit pour soi », chante Barbara. Cela dit, je n’ai jamais eu et n’aurai jamais peur de la passion. C’est mon élixir de jouvence.

Vous êtes surtout un écrivain ou, disons un homme, qui a voué sa vie à l’inutile.

C’est exact ! Je suis un homme inutile. Je ne sers à rien. Le matin, je me lève, j’écris, mais je pourrais aussi bien rester au lit et dormir toute la journée. Socialement, personne n’a besoin de moi. Je me lève, mais rien ne m’y oblige. Or la liberté absolue, c’est très difficile. Travailler quand on peut ne rien faire, ce n’est pas simple. Cela suppose une discipline d’acier et une bonne dose d’énergie vitale.


[1] La taureau de Phalaris, La Table Ronde, 1987 et La Petite Vermillon, 1994.

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