La Caracole

Par Maurice Achard, Combat, 01/01/1969

Maurice Achard - Le choix de votre titre ne vous sert-il pas en même temps d'alibi?
Gabriel Matzneff - Je ne crois pas. La définition que je donne de la "caracole", dans ma préface, ne signifie pas pour autant que dans ce livre je donne un coup à droite puis un coup à gauche ; simplement, j'essais d'être un esprit libre, ce qui amène forcémént à caracoler à droite et à gauche, mais sans que ces notions de droite et de gauche aient des implications proprement politiques.
M.A. - Cette définition de la Caracole précise bien : "sans suivre de piste". cela correspond tout à fait à ce passage de votre livre où vous écrivez : "si je pèche, c'est par défaut de doctrine". Ce qui vous détermine, ce ne sont donc que vos convictions propres et votre morale ?
G.M. - En fait, je ne suis pas un homme très doué pour les jugements moraux et je ne suis pas non plus un homme à convictions. En ce qui regarde la morale, c'est peut-être dans cette mesure que je suis attaché personnellement au Christ qui est venu nous affranchir des impératifs catégoriques. Quant à avoir des convictions, c'est à la portée de tous les imbéciles et ce n'est pas en soit un brevet d'intelligence - ni d'ailleurs d'inintelligence. Disons que je suis attaché à certaines valeurs, mais des valeurs assez personnelles pour paraître contradictoires aux gens de l'extérieur.
M.A. - Et pourtant, "la Caracole" est un livre engagé.
G.M. - Oui, c'est même mon premier livre engagé, et dans la préface, à partir du destin de Chateaubriand, j'ai essayé de dire ce qu'est selon moi, ce que doit être selon moi ou ce que peut être l'engagement polémique de l'artiste. C'est différent de l'engagement de l'homme politique de profession qui sert une cause avec plus ou moins d'abnégation. L'artiste, lui, sert également une cause dans la mesure où il est engagé mais sans abnégation car il pense toujours à son accomplissement personnel et à son oeuvre. Finalement, je suis très content que Monsieur de Gaulle, Monsieur Mitterrand, Monsieur Staline, le Pape ou le Grand Turc aient existé : ils m'ont permis d'écrire ce livre et c'est pour moi une raison "justifiante" comme disaient les théologiens du 17e siècle...
M.A. - En ce qui concerne d'abord M. Mitterrand, que vous avez soutenu lors des présidentielles de 1965, n'y a-t-il pas eu en vous cette propension, surtout caractéristique chez l'homme de droite, à aimer, à admirer l'homme seul, pour ne pas dire le héros ?
G.M. - Il y a trois hommes que j'aime chez Mitterrand. C'est d'abord en effet l'homme seul. C'est ensuite son côté canaille par rapport à cette gauche vertueuse qui m'emmerde. On nous a dit, n'est-ce pas, dans "Les frères Karamazov", que si Dieu n'existe pas tout est permis ; or, ces gens de gauche sont athées et en plus de ça vertueux, alors que si Dieu n'existe pas tout est permis effectivement. Mitterrand, lui, est le seul à ne pas être vertueux. Il aime un tas de choses agréables et c'est très sympathique. C'est enfin un homme de bonne culture qui possède par exemple l'édition originale des "Pensées" de Pascal. Il a une jolie bibliothèque et lit beaucoup. C'est un homme de bonne compagnie. Il est plus cultivé que la plupart des hommes politiques. Quant au goût dont vous parlez qu'auraient les hommes de droite pour les héros solitaires, c'est très possible. Voyez-vous, je ne sais pas du tout si je suis un homme de gauche ou un homme de droite. Je crois que j'ai plus d'amis à droite qu'à gauche. Si vous voulez, j'ai un tempérament de droite et des idées de gauche, ce qui d'ailleurs est très banal. Et inversement, il y a des gens qui ont des idées de droite avec un tempérament de gauche : c'est le cas de ceux qu'il est convenu d'appeler les facistes ; le facisme est un phénomène jacobin. Ce qu'on appelle alors la droite est une conception esthétique et aristocratique de la vie, ce qui m'en rapprocherait. En fait, mes critères appartiennent au domaine de la vie spirituelle. L'essentiel est la liberté de la personne, le respect de la personne en tant que microcosme du monde. Ce sont des exigences qu'on retrouve chez un Bernanos, chez un Péguy, chez Léon Bloy ; Péguy est pourtant classé à gauche et Bloy et Bernanos plutôt à droite. Il y a un certain stade où ces gens se rejoignent dans une même préoccupation. Les différences s'estompent. Mais attention, elles peuvent également s'estomper dans le sens inverse : il est certain qu'il n'y a aucune différence entre le régime nazi qui en 1936 a brûlé les livres de Thomas Mann et le régime policier bureaucratique d'URSS qui aujourd'hui brûle les livres de Siniavski. Il faut être M. André Wurmser pour voir une différence entre les camps de la mort soviétiques et les camps de la mort nazis. Mais allez expliquer à Mandelchtam, un des plus grands poètes de sa génération disparu en camp de concentration soviétique avec des millions de ses compatriotes, allez lui expliquer qu'il a connu une mort plus agréable que celle qu'a connu tel ou tel écrivain allemand dans les camps nazis ! Ce sont des distinctions infâmantes pour ceux qui les font. La vrai distinction est que d'un côté il y a la police et de l'autre côté la liberté. Il me semble que c'est très simple. Bien sûr, ici, on peut faire des définitions académiques sur la liberté puisque nous avons tout aussi bien les librairies des curés de Saint-Sulpice que les librairies pro-chinoises : nous avons tous les films, toutes les pièces de théâtre, toutes les expositions, nous sommes blasés, si bien que nous ne nous apercevons plus de rien. Mais allez parler de la liberté aux jeunes écrivains des pays de l'Est. Là-bas, cela retrouve tout son sens.
M.A. - Venons-en à de Gaulle. Dans "La Caracole", vous ne parlez que de l'époque algérienne, de l'OAS, de l'amnistie, pourquoi ?
G.M. - C'est précisément parce que je crois qu'il n'y a pas de plus belle cause que celle qui consiste à prendre la défense des gens qui sont en prison. C'est notre premier devoir. Ce qui est horrible, c'est lorsque les signataires de manifestes, les écrivains engagés ne protestent que lorsque ce sont des gens de leur bord qui souffrent. Les amis de Me Tixier-Vignancour trouvaient très bien que l'on torturât Melle Djemila Bouhired, mais protestaient lorsque c'étaient les gens de l'OAS que les barbouzes torturaient. Je pense que nous devons protester contre le principe même de la torture et non seulement contre certaines tortures. Il faut protester sans se préoccuper de savoir si le torturé est un ami, un ennemi, ou un inconnu. Quant au mythe de l'Algérie Française, je n'y ai jamais cru. Mais je ne crois pas davantage au gaullisme. pour moi, de Gaulle est un bon écrivain. Ce n'est pas un grand écrivain mais il a des qualités. Il a une certaine "patte" et pour cela il est assez estimable. Et puis, c'est aussi une canaille, une bête de proie. Il faut cependant être contre lui, parce que lorsqu'on a du sang dans les veines, mieux vaut être contre le régime établi que dans ses antichambres. Je suis donc antigaulliste sans passion excessive. De Gaulle ne me dérange pas trop. Et il faut reconnaître que ses adversaires ne font absolument pas le poids : Mollet, Lecanuet, ce sont des protozoaires. Des médiocres. De Gaulle n'est pas médiocre. C'est important.
M.A. - Que voulez-vous dire lorsque vous écrivez, dans la partie consacrée à Dieu, que le christianisme n'est pas un socialisme ?
G.M. - C'est très simple et très précis. J'entends par là que le christianisme n'a pas pour objet d'organiser agréablement la vie ici bas. On peut supposer par contre - je me trompe peut-être - que tel est le but du socialisme. Celui de la vie chrétienne est l'acquisition du Saint-Esprit, c'est la transfiguration. C'est la vision de Dieu. Bien entendu, si on ne croit pas en Dieu, si on ne croit pas au Saint-Esprit, si on ne croit pas au Christ, tout cela n'a plus de sens. Mais alors dans ce cas là, qu'on laisse les Chrétiens croire en ce qu'ils ont envie de croire et qu'on ne leur demande pas de faire ce pour quoi ils ne sont pas faits. Mais ça ne signifie pas, et là j'insiste, que le Christianisme se passe et se vit dans les nuages. Si vous voulez, le vers de Prévert, sorte de blasphème amusant, "Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y" etc, est une très jolie formule mais de la très mauvaise théologie. En tout cas, du point de vue de l'Eglise orthodoxe, il ne faut pas oublier que par le mystère de l'incarnation, qui est fondamental, le Christ a sacré la terre des hommes, l'a divinisée. L'Eucharistie est le mystère de la chair et du sang, et le christianisme n'est pas une religion pour ectoplasmes. L'Eglise nous enseigne de reconnaître dans chaque visage humain le visage du Christ. Cela rejoint d'ailleurs ce que nous disions tout à l'heure à propos de l'attitude de l'écrivain engagé, et n'a absolument rien à voir avec le socialisme. Surtout avec la social-démocratie qui est ce qu'il y a de pire. Tout plutôt que la social-démocratie. Je préfère encore les gardes rouges...
M.A. - Puisque vous parlez de gardes rouges, pensez-vous sérieusement, comme vous l'affirmez dans "La Caracole" qu'ils sont "la même chose" que les gardes blancs ?
G.M. - C'est bien sûr une façon de parler. Il y a sans doute quelques différences. Mais de toutes façons, les rouges et les blancs ont au moins ça de commun : ils sont tous daltoniens. Les blancs voient facilement rouge, et les rouges voient blanc partout.
M.A. - Vos origines russes font que vos "adversaires" vous qualifient souvent de "blanc", faisant, eux, toujours la différence.
G.M. - Oui, et ils commettent une grave erreur. Je considère d'abord que la patrie d'un écrivain est la langue dans laquelle il écrit. Mon travail se fait par la langue française, au service de la langue française, et je suis donc avant tout Français. Cela dit, je ne renie pas mes origines. Si elles m'avaient gêné, j'aurais choisi un pseudonyme avant d'écrire mon premier livre. J'ai des attaches profondes avec la Russie. Je connais aussi peut-être la pensée et la littérature russes que beaucoup de français de mon âge, et par là même je suis certainement plus sensible à certaines contre-vérités qui s'impriment partout. La Russie, avant la Révolution de 17, était une grande puissance politique, une puissance économique et fut marquée surtout par ce que l'on a appelé "l'âge d'or" de sa littérature, qui a couvert les règnes d'Alexandre 1er, de Nicolas 1er et d'Alexandre 2, et par "l'âge d'argent" qui coïncide avec le règne de Nicolas 2. Je ne prends pas la défense de Nicolas 2, qui come Louis XVI fut un homme bon et médiocre, ni la défense de Nicolas 1er, mais il est incontestable que ces régimes, qui n'étaient pas des régimes de liberté, n'étaient pas pour autant des régimes totalitaires comme cela se passe aujourd'hui en URSS. Quand on persécutait Pouchkine, cela consistait à l'envoyer en exil dans ses terres pendant 6 mois, puis on le laissait revenir à Saint-Pétersbourg. Siniavski et Daniel, eux, sont en train de crever à petit feu dans un camp de concentration et préfèreraient certainement être "persécutés" à la Pouchkine. Alors, on me dira : mais Dostoïevski ? C'est oublier qu'il n'a pas du tout été puni pour un livre qu'il aurait publié par exemple en France - ce qui est arrivé à Siniavski et Daniel, condamnés pour avoir publié des livres à l'étranger, et des livres non-politiques ! - mais qu'il fut impliqué dans un complot. C'est l'homme politique, l'homme engagé que l'on a condamné, alors que Siniavski et Daniel n'ont jamais fait partie d'aucune organisation subversive. je trouve bien sûr affreux que l'on ait envoyé Dostoïevski en Sibérie ; simplement, il n'était pas innocent. Je ne défends pas le régime impérial mais je proteste lorsque la presse et l'édition françaises publient des conneries incroyables à l'occasion du cinquantenaire de la révolution, des bassesses, des mensonges. C'est infamant ! Que certains écrivains français aient osé écrire ce qu'ils ont écrit en novembre 7 alors que les écrivains soviétiques souffrent ce qu'ils souffrent, c'est ignoble et ne fait honneur ni à leur courage intellectuel ni à leur honnêteté, ni à la qualité de leur âme. Ce fut abject.
M.A. - N'y a-t-il pas chez Nietzsche, qui vous a profondément marqué et dont vous parlez souvent, n'y a-t-il pas une ambiguïté qui est celle de n'avoir pu dire des choses radicalement nouvelles que dans un langage ancien, traditionnel, ce qui fait que si l'on isole certaines de ses pensées du contexte global on les dénature, on les transforme et on les récupère ? Par exemple, les "forts", chez Nietzsche, n'avaient rien à voir avec les "forts" au sens social et politique. C'est pourquoi ce qu'ont interprété les nazis qui ont fait de Nietzsche leur penseur favori...
G.M. - L'oeuvre de Nietzsche est en effet très ambiguë et il faut l'approchezr avec respect, amour, et beaucoup de discernement. C'est vrai, Nietzsche a été récupéré par les Hitlériens, ce qui est une imposture. Nietzsche a toujours dénoncé "l'Etat" - qu'il appelait "le plus froid des monnstres froids" -, le nationalisme, l'antisémitisme, et surtout le grégarisme. Il était très "personnaliste" - je ne veux pas dire "individualiste" parce que ça fait "Café du Commerce"... -, il avait la plus haute idée de l'homme, connaissant la valeur irréductible de la personne, et en ce sens-là il ne peut être récupéré par aucun régime totalitaire.
La meilleure approche de Nietzsche, pour échapper à un certain nombre de malentendus, est le très beau livre de Daniel Halévy : "La vie de Nietzsche", qui vous fait pénétrer au coeur du personnage et de son oeuvre. Là, vous apprenez à connaître l'homme. Personnellement, avant même d'aimer l'oeuvre, j'ai admiré l'homme qui pour moi, dans un autre sens que Chateaubriand, a aussi été un modèle de l'esprit libre, de l'artiste libre. Nietzsche, qui a passé toute sa vie à voyager, transportant avec lui son monde intérieur, préférant vivre pauvre, refusant les postes, les charges, les fonctions honorifiques, est un exemple pour chacun de nous. C'est, je crois, cette soif sauvage de liberté qui, avec le goût de l'amour et le goût de la mort, caractérise mes propres livres et ma propre vie.

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