L'Archange aux pieds nus

Par Antoine Perrucho, Gai Pied, 01/01/1982

Gabriel Matzneff, écrivain préféré du juge Salzmann, a subi perquisition et garde à vue au début de l'affaire du Coral. Sorti innocenté du Quai des Orfèvres, il n'en a pas moins perdu sa chronique hebdomadaire au Monde, journal qui a la vertu sourcilleuse.

Gai Pied
: Gabriel Matzneff, vous avez, dans les Passions schismatiques, créé le mot "philopède", de même que Renaud Camus a créé le mot "chrien". Etait-ce nécessaire ?

Gabriel Matzneff : Lorsqu'un écrivain crée un nouveau mot, qui sonne agréablement à l'oreille, et qui fait rêver, ce doit être une joie pour tous ceux qui aiment la langue française. Si j'ai inventé le mot "philopédie", c'est parce que le mot usuel "pédophilie" a un côté pharmaceutique qui me déplaît : c'est un mot qui sent le coton hydrophile, le camphre, voire le bromure. Cela dit, pédophile est un mot ancien, traditionnel, que j'emploie à l'occasion. La première fois que je l'ai lu, c'est, je crois, en 1959, lors de l'affaire des ballets bleus de la Chapelle-Saint-André. André Gide l'utilise, lui aussi, me semble-t-il. En fait, le vrai mot, le mot le plus juste est "pédéraste", mais ce mot ayant pris dans la langue courante un sens uniquement homosexuel, il fallait bien en imaginer d'autres, pour désigner l'amour des moins de seize ans de l'un et l'autre sexe. Vous le savez, les lycéennes jouent dans ma vie amoureuse comme dans mes livres un rôle très important.

Perquisition

C'est donc chez un écrivain philopède que, le 20 octobre dernier, les inspecteurs de la Brigade des stupéfiants et du proxénétisme ont débarqué au lever du jour ?

Oui. C'était une preuve nouvelle de la sollicitude que me témoigne notre bon juge Salzmann. Ces sympathiques inspecteurs me rendaient une visite dans le cadre de leur enquête sur l'affaire du Coral. Ils avaient un mandat de perquisition et de mise en garde à vue me concernant. Ils m'ont surpris au lit, avec une lycéenne au longs cheveux blonds. Ils ont permis à ma petite amante de s'habiller, et même de partir, après avoir vérifié qu'elle était âgée de plus de quinze ans. Nous sommes donc restés seuls, ces messieurs et moi. Ils ont été, je tiens à le dire, fort courtois. Ils ont perquisitionné, mais ils n'ont rien trouvé. Ils cherchaient des photos érotiques. Je leur ai expliqué que j'étais un romancier, non un photographe, que mon appareil photographique, c'était mon stylo, et qu'en outre, n'étant pas du tout voyeur, je préférais faire l'amour à regarder des images représentant les actes de l'amour. Je leur ai conseillé de perquisitionner chez le juge Salzmann qui, depuis sept ans qu'il confisque les photos et les films des philopèdes, s'est constitué, gratuitement, une magnifique collection privée.
Au Quai des Orfèvres, où ces messieurs m'ont ensuite emmené - je me faisais l'effet d'un malfaiteur dans un film de Melville ou de Cayatte, pour le cinéphile que je suis, c'était très intéressant -, j'ai été longuement interrogé sur les accusations d'un certain M. Krief, qui affirmait m'avoir souvent vu au Coral me livrer sur des jeunes personnes de moins de seize ans à des actes que la morale et le code pénal réprouvent. N'ayant de ma vie jamais mis les pieds au Coral, ni d'ailleurs dans aucun de ces "lieux de vie", car j'ai horreur de la campagne - la vue des vaches me fout le cafard, et je n'aime que les grandes villes -, j'ai admiré, en connaisseur, les dons d'affabulation de ce M. Krief. Quelle imagination toujours en éveil ! Quelle aisance dans la calomnie ! Sur le moment, j'ai cru que ce personnage était très doué. j'ai été déçu d'apprendre, quinze jours plus tard, grâce à une déclaration de son avocat, Me Vergès, qu'il n'était qu'un petit indicateur, manipulé par des services de police. C'est alors que mon avocat, Me Thierry Lévy, et moi, nous avons décidé de citer directement M. Krief devant le tribunal correctionnel, pour dénonciation calomnieuse. Krief, je m'en fous. Je lui pardonne volontier le mal qu'il a tenté de me faire. En revanche, je suis curieux de savoir qui se cache derrière lui, qui tire les ficelles, qui a eu l'idée mêler mon nom (ainsi que celui de René Schérer) à cette histoire, qui a monté, de toutes pièces, cette rocambolesque affaire.
Vous avez donc le sentiment d'être victime d'une machination ?
Ce n'est pas un sentiment, mais une certitude. L'affaire du Coral est une machination qui, comme les fusées stratosphériques, a plusieurs étages, ou, si vous préférez une autre métaphore, est semblable aux poupées russes qui s'emboîtent les unes dans les autres. Il y a d'abord le prétendu réseau pédophile international, qui est l'idée fixe du juge Salzmann et de certain membres de la BSP. C'est lors du procès Dugué qu'il a été, pour la première fois, question de ce fantasmatique réseau. Le procès Dugué : vous en souvenez-vous ? Les témoins de la défense se nommaient, comme par hasard, René Schérer et Gabriel Matzneff. C'est depuis cette date que nous sommes dans le colimateur de ces messieurs, ou du moins de certains de ces messieurs, qui ont inventé M. Krief, et ses extravagantes accusations, afin de pouvoir nous salir, nous déshonorer. Ensuite, il y a la haine qu'ont toujours portée au Coral de nombreux caciques de l'Education Nationale. Enfin, il y a (peut-être) un règlement de comptes entre le ministre de l'Intérieur et certaines officines de police. C'est la conjugaison de ces divers éléments qui explique l'énormité du scandale, les dimensions nationales, voire internationales, qu'a prises une histoire qui n'aurait dû être, au pire, qu'une banale affaire de moeurs dans un petit village du midi de la France.

L'affaire du Monde

Vous n'avez pas été inculpé, mais votre nom a été traîné dans la boue par une certaine presse,et, en outre, la chronique hebdomadaire que, depuis cinq ans, vous donniez au Monde vous a été brutalement retirée, à la suite des pressions exercées par la rédaction sur le nouveau directeur, André Laurens. N'est-ce pas, quand on est innocent, beaucoup d'ennuis fort injustes ?

Je n'aurais pas eu les ennuis qui actuellement m'accablent, si je n'avais pas écrit les livres que j'ai écrits. C'est l'écrivain que ces messieurs veulent atteindre en moi. Atteindre, et si possible détruire. Ce qui les arrangerait bien, c'est que je me tire une balle dans la tête. Si suicidaire que je puisse être, je ne leur donnerai pas ce plaisir. En ce qui regarde Le Monde, certains rédacteurs se sont conduits, en cette occasion, de façon ignoble. Ils ont fait preuve d'une extraordinaire bassesse. Cependant, je ne tiens pas rigueur à André Laurens de sa décision. Au contraire, je la comprends. Il n'allait pas, pour un chroniqueur extérieur qu'il ne voyait jamais, déclarer la guerre à des rédacteurs avec lesquels il travaille dix heures par jour. Si quelqu'un devait être sacrifié, c'était moi. Plusieurs amis auraient voulu que je me batte, que j'ameute l'opinion. Cela prouve qu'il me connaissent mal. Les jérémiades, ce n'est pas mon genre. Je suis, sur ce point, un disciple fidèle des stoïciens. Et puis, en assassinant ma chronique, Le Monde y perd plus que moi. J'ai à ce jour publié treize livres, j'en publie un quatorzième en janvier, je n'ai pas besoin du Monde pour exister littérairement. Mes chroniques au Monde n'étaient que des post-scriptum à mes romans, à mes essais, à mon journal intime, à mes poèmes. Un écrivain, c'est dans ses livres qu'il faut le rencontrer, le découvrir. En ce qui me concerne, je pense particulièrement à deux romans qui sont, je pense, deux très beaux romans, Isaïe rejouis-toi et Ivre du vin perdu. C'est ce que j'ai écrit de plus fort, ce sont mes titres à l'immortalité.

Orthodoxie

Il y a aussi une autre immortalité, dont vous parlez assez souvent, et qui déconcerte parfois vos lecteurs : c'est celle qu'enseigne le christianisme, et en particulier l'Eglise orthodoxe dont vous êtes, bizarrement, un des chantres.

J'ai placé en épigraphe à mon prochain livre, L'Archange aux pieds fourchus, cette question de Pietro Gamba à Byron : "Oh, monseigneur, comment pouvez-vous concilier tant de polissonerie sexuelle et une inspiration poétique si élevée ?" Cette phrase résume bien mon oeuvre, et ma vie. C'est vrai, le christianisme fait partie de mon univers intérieur, de ma sensibilité artistique. Si un écrivain peut se comparer à un peintre, je dirai que l'Eglise orthodoxe est une des couleurs de ma palette. J'aime la sensualité de la religion. La pierre angulaire du christianisme, c'est l'esprit se faisant chair, c'est l'incarnation. Pour écrire, pour créer, j'ai besoin de ce dogme si passionnant, si fécond. L'écriture, elle aussi, c'est l'irruption du souffle divin dans une forme humaine, c'est le mystère de l'incarnation.

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