L'archange Gabriel

Par Alain de Benoist, Eléments, 01/11/1986

Une bonne dizaine de livres atterrissent chaque jour sur mon bureau. Je les regarde, je les inspecte, je les crible. Il arrive que j'en parcoure certains. Il en est peu, finalement, que je lise de la première à la dernière ligne. Et pourtant, il y en a quelques uns dont je m'empare pour les dévorer toutes affaires cessantes. Parmi eux, ceux de Gabriel Matzneff. Expliquer cela ? Ce n'est pas seulement un plaisir de lecture, plaisir intellectuel somme toute. C'est aussi la certitude d'une émotion partagée. Exemple : dans Un galop d'enfer, recueil qui entre autres évoque aussi la mort de Dominique de Roux, l'affreux silence de Francesca après la publication des Douze poèmes me bouleverse et me glace le coeur jusqu'à l'âme. Ailleurs, je lis ceci : "Nuit de samedi à dimanche. Long rêve, où je criais dans une assemblée : Publier un livre, c'est se tirer une balle dans la tête, et se rater." Et voilà une pensée qui va m'obséder quinze jours durant.
Alentour le début des années soixante, Matzneff publiait dans Combat des chroniques de télévision qui avaient ceci de particulier que leur auteur n'avait pas la télévision et, de toute façon, la regardait fort peu. L'insolente liberté d'écriture qui les caractérisait attira vite l'attention. Ces chroniques, aujourd'hui encore, restent dans les mémoires. (Je les ai pour ma part toutes conservées, dans un dossier un peu jauni). Des livres allaient suivre. En rafale.
Gabriel Matzneff tient son journal intime depuis l'âge de seize ans. Il en a commencé la publication il y a dix ans (1). On lui doit aussi un certain nombre d'essais. Le premier d'intitulait Le défi (Table ronde, 1965 et 1977) ; c'était déjà tout un programme. Parurent ensuite un pamphlet, La Caracole (Table ronde, 1969), un récit, Comme le feu mêlé d'aromates (Table ronde, 1969), un journal de voyage, Le carnet arabe (Table ronde, 1971 et 1982), une confession, Les moins de seize ans (Julliard, 1974 et 1976), un manifeste, Les passions schismatiques (Stock, 1977), une biographie, La diététique de Lord Byron (Table ronde, 1984), et un recueil de chroniques, Le sabre de Didi (Table ronde, 1986). S'y ajoutent des romans : L'archimandrite (Table ronde, 1966 et 1981), Nous n'irons plus au Luxembourg (Table ronde, 1972), Isaïe réjouis-toi (Table ronde, 1974 et 1985), Ivre du vin perdu (Table ronde, 1981, et Folio, 1983). Et enfin les Douze poèmes pour Francesca (Alfred Eibel, 1978, et Table ronde, 1984).
Au fil de ses ouvrages, Gabriel Matzneff a très tôt campé son univers. La scène se passe au "Rendez-vous des camionneurs" ou à la piscine Deligny, à moins que ce ne soit au jardin du Luxembourg ou à Manille, dans les allées du parc Rizal. Traversent successivement le décor : Tintin et Saint-Simon, Sénèque et le marquis de Sade, Thomas Mann et Dostoïevsky, Pierre Boutang et Roland Jaccard, Cioran et Montherlant, Philippe Tesson et Roland Laudenbach, René Schérer et Guy Dupré, Nietzsche et Schopenhauer, Philippe Sollers et Philippe de Saint Robert, Tatiana et Francesca, Vénus et Junon, sans oublier les Trois mousquetaires, saint Augustin et je ne sais plus quel archiprêtre orthodoxe. Gabriel évolue dans cet univers d'une façon qui suscite toujours les mêmes épithètes. On parle d'un esprit ardent, désinvolte, insolent, sulfureux, dissident, sensuel, fascinant. Ce qui est quand même un peu court.
Le carnet intime est un genre difficile. J'en sais quelque chose, moi qui ne publie des miens que des confidences retenues, des images elliptiques, des aphorismes codés. (Orgueil ou pudeur ? Je ne sais). Mais la difficulté ne tient pas tant au contenu. On peut, après tout, prendre l'habitude de livrer au public mille précisions sur le déroulement de nos nuits et l'anatomie de nos petites amoureuses. Non, ce qui me gêne surtout, c'est qu'une note prise en vue d'une publication, même lointaine, risque de ne pas être exactement celle que l'on rédigerait si l'on entendait la garder par devers soi. Quand Gabriel Matzneff me parle de l'"état brut de l'écriture", de la "spontanéité" de ses carnets, il m'arrive d'être sceptique. La tentation n'est-elle pas grande, les années passant, de réécrire, de remanier, de gommer quelque peu selon le goût du jour ? De plus, lorsque l'on se sait publié, il est clair que l'on ne peut pas tout dire. Et puis, j'imagine ceux et celles qui approchent Gabriel, qui le voient inscrire furtivement quelques lignes dans ses carnets noirs, et qui se disent que ces lignes les concernent et qu'un jour elles seront remises à l'éditeur. Pour ceux-là aussi, la tentation est grande de jouer pour la "postérité" un personnage autre que celui qu'ils sont. Le carnet publié, genre risqué.
De toute façon, carnets ou romans, Gabriel Matzneff n'a qu'un seul sujet : lui-même. C'est pour cela d'ailleurs qu'il passe si facilement d'un genre à l'autre. Même matière, mêmes récits. Les notes jetées dans les carnets peuvent aussi bien alimenter la confession ou quelque description apparemment impersonnelle. Gabriel Matzneff est aussi bien Dulaurier (Nous n'irons plus au Luxembourg) que Nil Kolytcheff (Ivre du vin perdu). L'expérience de son mariage a inspiré Isaïe réjouis-toi ; l'intrigue amoureuse de L'archimandrite trouve sa source dans L'archange aux pieds fourchus, et l'adolescente qui inspira Les moins de seize ans et les Poèmes à Francesca ressemble évidemment comme une soeur à l'Angiolina d'Ivre du vin perdu.
La biographie de Lord Byron, que Matzneff rêvait d'écrire depuis un quart de siècle, ne fait pas exception. Quand Byron épouse Annabella, c'est Matzneff épousant Tatiana. ("Très vite il se sent pris au piège"). Et quand à la "diététique" de Byron, qui est avant tout un art de vivre et une philosophie de l'existence, le pyrrhonien Alphonse Dulaurier la mettait déjà en oeuvre (l'avocat Béchu, à qui il en expose les grandes lignes, évoquant de près un certain Mitterrand).
On a fait le reproche à Matzneff de ce penchant si affirmé, qu'il n'a d'ailleurs jamais célé. ("Je connais des auteurs qui font leurs livres avec ce qu'ils ne vivent pas, avec les fantômes de leurs désirs inassouvis. Moi, c'est le contraire : ce sont mes aventures, mes amours, mes épreuves, ma connaissance des êtres et du monde, qui nourrissent et irriguent mon travail. Pour écrire, j'ai besoin de vivre à fond les passions contradictoires qui m'habitent").

Faire sécession de la sottise et de la médiocrité

"Nombrilisme" : accusation courante. Elle me paraît vraiment dérisoire. Montherlant disait que c'est de notre seule expérience que nous tirons à la fois ce que nous savons des autres et ce que nous pouvons leur prêter. Le moyen, en effet, de faire autrement ? Les romantiques, et Barrès après eux, passèrent de l'ivresse du "je" à l'exaltation du "nous", mais le "nous" n'était-il pas un simple grossissement du "je" ? Pour moi, je ne crois pas un instant qu'il y ait des auteurs qui tirent leur oeuvre d'autre chose que d'eux-mêmes. Simplement, il y en a qui sont plus portés que d'autres à al dissimulation : machiavéliens, pudiques, retords ou naïfs. Nous écrivons à l'impersonnel, mais c'est toujours de nous que nous parlons. Nous disons "nous", et sous ce pluriel ambigu, c'est toujours un "je" qui s'exprime. L'appartenance à un groupe, à une école, peut masquer cela quelques temps ; les masques, un jour, finissent par tomber. Il y a dix ans, je m'étonnais auprès de Gabriel de ce qu'il puisse écrire "je" sans la moindre gêne (je pensais : sans la moindre pudeur). Je sais aujourd'hui combien sa démarche était faite de franchise. En cette fin de siècle où les commnunautés sont grises et les associations mortelles, comment, d'ailleurs, traverser cette boue qui semble ne devoir jamais sécher sans se tenir sur des échasses ? Moi qui exècre l'individualisme, je trouve qu'aujourd'hui seule la démarche personnelle peut porter témoignage. Et le désir de faire sécession de la sottise et de la médiocrité ambiantes m'apparaît plutôt revigorant.
Comparé à des auteurs sans doute moins portés sur le "je", mais pour lesquels tous les prétextes à faire parler de soi sont bons, comparé aux grandes putains des lettres qui font le siège des média, Gabriel Matzneff a d'ailleurs choisi de vivre à l'écart et de ne rien demander à personne. Que Paris le trouve ridicule ou crispant, qu'on l'accuse d'être frivole ou pédant, ne change rien au mode de vie qu'il s'est fixé. Littérature, voyages. Faire l'amour chez soi l'après-midi et aller à l'hôtel pour écrire. Matzneff vit assurément selon l'idée qu'il se fait de sa propre image, mais il ne modèle cette image ni selon les modes ni selon les mots d'ordre ou les slogans. Les catéchismes glissent sur lui comme l'eau sur les canards. Il ne leur oppose nulle objection, mais tout simplement (et plus scandaleusement) une remarquable liberté de pensée : "De toutes les libertés, la plus exquise est la liberté d'indifférence."
Désengagement ? C'est vite dit. La démarche aérienne de Gabriel Matzneff ne peut, certes, que faire monter une moue méprisante aux lèvres de militants. Indifférence : le beau motif pour grincer des dents. Et pourtant, l'indifférent et le sceptique, du fait même de leur indifférence et de leur scepticisme, voient souvent plus clair que le partisan. N'adhérer a priori à aucune grande cause : le moyen le plus sûr d'identifier les bonnes. Au reste, combien d'hommes politiques, combien de "militants" peuvent de targuer de la sûreté de jugement dont Matzneff, de sa plume désinvolte, a fait preuve depuis vingt ans ?
Qu'on relise seulement Le carnet arabe, publié en 1971 : tout y est, par avance, déjà jugé comme il faut.
Gabriel Matzneff a défendu les dissidents soviétiques quand la dissidence n'était pas à la mode. Il s'est enflammé pour les Palestiniens et les Chypriotes grecs - et n'oublions pas non plus ses appels à la reconquête de Constantinople ! En 1960, il voit en Mitterrand le "seul chef d'Etat que possède la gauche". En 1964, à propos du général de Gaulle, il s'exclame : "Comme la vie politique française sera ennuyeuse lorsqu'il ne sera plus là !" Un an plus tôt, il écrivait : "Le mal patent, c'est l'hégémonie soviétique ; le mal souterrain, c'est l'impérialisme américain. Vos croisades ennemies se confondent dans la répulsion qu'elles m'inspirent". Dans Les passions schismatiques, lui le Russe blanc, l'avocat de la dissidence, il précise : "L'Europe s'inquiète, paraît-il, de la puissance militaire russe. Moi, c'est la puissance des Etats-Unis qui m'inquiète, la puissance de l'impérialisme américain, et l'odeur, plus délétère encore que le napalm de ses bombes, de sa vulgarité et de sa déliquescence. Staline était un monstre, mais il a eu un mérite, qui est d'avoir préservé la Russie et l'Europe orientale de l'américanisme, du style de vie américain." Il fallait, me semble-t-il, un certain courage pour écrire cela.
Gabriel n'a en fait jamais dédaigné le journalisme de combat. Mais il l'a fait à sa façon. Il s'est jeté dans les polémiques à proportion même de son indifférence pour leur objet. Il n'a cessé de défendre des causes, mais avec l'élégance de prendre en même temps ses distances vis-à-vis d'elles. Défendre une idée et s'en moquer en même temps : voilà bien ce que les âmes étroites et les esprits sérieux conçoivent le plus malaisément. Et pourtant, la cause la plus belle est aussi la plus inutile. L'acte gratuit, acte aristocratique par excellence.

Rendre son âme à l'Europe gréco-romaine

Là encore, le parallèle avec Byron s'impose. "Byron avait un tempérament de droite et des idées de gauche." Façon de dire qu'il était bien né. Qu'il avait à la fois de la générosité et du style, de l'enthousiasme et du scepticisme, qu'il était capable de multiplier les proclamations et, dans le même temps, de sourire de lui-même en se regardant faire. L'immortel Lord Byron alla "mourir en Grèce pour une cause à laquelle il ne croyait pas". Précisons : Byron ne croyait à rien, ce qui lui rendait l'esprit assez libre pour croire à tout.
Ni militant ni théoricien, Gabriel Matzneff désarçonne et désoriente parce qu'il échappe aux catégories. Parce qu'il échappe aux étiquettes. Parce qu'il pose sur les événements et les êtres un regard impressionniste, un regard de passant, un regard que l'on s'imagine être superficiel et qui, pourtant, va toujours à l'essentiel.
Et cela, toujours en mettant au premier plan le style, le panache, le goût du paradoxe et de la contradiction. En 1964, faisant campagne pour l'amnistie des actvistes de l'OAS, il écrit : "Durant la guerre d'Algérie, j'ai été un partisan résolu des indigènes contre les colons. Aujourd'hui, la force a changé de camp, et c'est de façon toute naturelle que je plaide la cause des défenseurs malheureux de l'Algérie française." Voilà bien une façon de faire qui est à l'opposé de toutes les attitudes que suscite l'idéologie dominante, celle qui raisonne en termes de bien et de mal absolus et d'anathèmes portés de toute éternité. Voilà bien, en tout cas, ce que j'aime.
"Le génie de l'Empire n'est pas mort. Il sommeille, pétrifié sur les cuirasses d'or des empereurs. Réveiller ce génie de l'Empire, rendre son âme à l'Europe gréco-romaine, serait un beau programme de vie pour des jeunes gens affamés de quelque chose qui ne fût pas médiocre. Mais de tels jeunes gens existent-ils ?" Matzneff posait la question en 1963. Elle reste à l'ordre du jour.
La politique, qui est agitation pure, est évidemment fort loin. Certes, aujourd'hui, l'indépendance d'esprit classe à droite. Dire, au surplus, que l'onse fiche de toutes les convictions et d'abord de celles que l'on professe est pris aussi comme la marque d'une affiliation à un camp. Mais la frontière passe ailleurs. "La ligne de démarcation n'est pas entre la droite et la gauche, dit Matzneff ; elle est entre ceux qui s'installent dans la société d'aujourd'hui, qui s'y vautrent avec des grognements d'ambition, et ceux qui s'y sentent en exil et ont la conscience aiguë de leur estrangeté." Pour faire bonne mesure, citons aussi cette réflexion extraite de Cette camisole de flammes : "Voir des imbéciles défendre les mêmes idées que vous, quelle épreuve !" On pourrait en effet, sur ce thème, écrire tout un livre.
les mêmes qui reprochent à Gabriel Matzneff son"dilettantisme" - alors que pour la plupart, ils n'ont cessé de se trahir eux-mêmes - lui reprochent aussi de sacrifier à Vénus le temps que d'autres investissent dans des tâches plus sérieuses - mais dont il reste à démontrer qu'elles sont plus utiles. Dans ce reproche, il y a souvent des motivations un peu troubles. Elles n'auront pas, de toute façon, la rigueur des critiques que Matzneff s'adresse à lui-même : "Je n'aime pas ma vie privée, cette incinstance frénétique qui m'entraîne sans cesse dans des aventures nouvelles ; cette dispersion qui m'empêche de travailler." Et plus loin : "J'appréhende le retour à Paris, c'est-à-dire le retour à la dispersion, au mensonge, à la mort."
Prince de l'exil, vivant à l'écart d'une société à laquelle il se sent si profondément et si justement étranger, Gabriel Matzneff a choisi le plaisir et le libertinage comme remède à la grisaille et à la mort des passions. Certains voient dans le raffinement le début de la décadence, alors que la décadence est d'abord le conformisme de l'opinion, dans l'anonymat des masses, dans la médiocrité et la lâcheté. Le raffinement, en ce sens, est d'abord un refus de céder à la facilité - à la pente du "plus pratique". Matzneff a le sens de l'élégance, cette forme de politesse qui (comme toutes les autres formes de politesse) a disparu pour cause de non-rentabilité dans la grisaille du monde actuel. Face à des contemporains pour qui le plaisir se ramène au laisser-aller, il a choisi le plaisir des voluptés insolentes. Il a, en d'autres termes, choisi de vivre directement ce que les modernes ne vivent, de plus en plus, que par procuration. "L'unique remède à l'ennui, au spleen, au taedium vitae, c'est de concevoir l'existence comme une aventure sans cesse renouvelée." On lui reproche de ne pas avoir le sentiment du devoir. Mais il y a des devoirs que l'on se doit à soi-même, fût-ce lorsque l'on sacrifie à Epicure. Pessimisme aristocratique, esthétique, émotions, sensations, passions. On en revient toujours là.

Les petites sirènes ont le corps en pain d'épice

Gabriel Matzneff est un voyageur, et comme je le comprends. Passer une frontière : la liberté même. Se retrouver à l'étranger avec soi-même, fût-ce pour s'"impatroniser" en quelque chambre d'hôtel afin d'y écrire plus à l'aise, est un bonheur rare que peu d'hommes apprécient - et que, paradoxalement, les touristes ignorent totalement.
Comme tous les vrais aristocrates de la rébellion, Matzneff a sa patrie à Venise. ("Venise sent la mort et le sperme. Il ne faut pas y être seul. Une ville où il faut être très heureux pour n'y être pas atrocement malheureux. Une ville pour la félicité et pour le suicide"). Mais il y a aussi l'Europe de l'Est, où ne règne pas l'abondance, mais (ceci expliquant cela) où l'on ignore aussi la déculturation et la vulgarité. Comme chez Byron, il y a le goût de l'Orient méditerrannéen, médiatisé par l'amour des "Romains". Il y a la Grèce du mont Athos, qui évoque aussi bien l'orthodoxie que le héros d'Alexandre Dumas. Et puis les pistes secrètes, où Alix n'en finit pas de rencontrer Enak, où le prince Eric a le visage des gosses du Maroc ou des fillettes des Philippines. Signe de piste : s'embarquer pour les Iles Fortunées où les petites sirènes ont le corps en pain d'épice...
Ce qui frappe aussi quand on relit, ainsi que je viens de le faire, l'ensemble des ouvrages publiés par Matzneff, c'est l'étonnante constance de ses positions et l'extrême maturité de ses premiers écrits. Lui qu'on accuse de frivolité, parce qu'il ignore la pesanteur, atteste dans ses goûts et ses répulsions, ses passions et ses obsessions, d'une permanence vraiment stupéfiante. Dès le début des années soixante, son style est fait, son personnage est fixé. Depuis, il ne s'est jamais trahi, mais s'est contenté de s'épanouir. D'où le caractère particulier de son oeuvre, que l'on peut entamer par le bout qu'on veut et ouvrir au hasard selon l'humeur : rien n'y est jamais dépassé. On rejoint là sa façon de juger l'événement. Certains s'indignèrent peut-être qu'au moment des événements de mai 1968, Gabriel Matzneff ignorât tout de la "révolution" et se bronzât sur les plages espagnoles. Vingt ans plus tard, les jeunes énervés qui demandaient l'abolition de la société s'y trouvent parfaitement à leur aise. Mais Gabriel Matzneff est resté fidèle à ce qu'il était. Cela aussi, je l'aime.
Cela dit, comme tout libertin, Gabriel ne peut que scandaliser ceux qui croient que l'honneur a quelque chose à voir avec le pucelage des demoiselles, que la fidélité est une question de muqueuses et que le conjugo se doit d'être vécu au mode monothéiste. Il peut aussi contrarier par une apparente misogynie, par exemple quand il souligne l'étonnante capacité d'oubli qu'ont les femmes. ("L'homme, lui, sait que pour être tournées, les pages n'en demeurent pas moins écrites"). Rien de macho pourtant chez ce séducteur. Rien du dragueur qui roule les mécaniques et additionne les conquêtes pour le seul plaisir de l'addition, en méprisant secrètement celles dont il feint de vouloir conquérir le corps. "Aimer un être, écrit Matzneff, c'est le découvrir comme une personne, c'est-à-dire comme quelqu'un d'unique, et respecter cette unicité."
Dans les rapports amoureux, Gabriel Matzneff sait bien d'ailleurs qu'il est rarement le plus fort. Avoir accumulé les ruptures ne l'a pas rendu plus apte à rompre. "Je songe à Rilke qui, longtemps après leur rupture, continuait d'écrire des lettres brûlantes à Lou Salomé, et cela agaçait Lou qui, en vrai femelle, pratique déterminément la politique de la page tournée." (Ah, les ruptures ! Défaites pour les hommes, même quand ils en prennent l'initiative). Dans ce domaine aussi, tout est question de niveau et de style. Mariage, séparation, passions amoureuses, donjuanisme, rupture : Gabriel Matzneff a toujours cherché à tout porter au sublime. Le dandysme, pour lui, est d'abord fondé sur l'ascèse, "c'est-à-dire sur la volonté d'être toujours supérieur aussi bien à la tentation du désespoir qu'à la tentation du conformisme social". Une exigence de générosité, une capacité du don de soi, un oeil toujours capable de s'émerveiller, une ouverture de l'esprit et des sens à ce qui toujours se peut renouveler. On parle souvent de l'"hédonisme" de Matzneff. On voit plus rarement qu'il est la clé de ce qu'il n'est pas exagéré d'appeler une quête sprirituelle.
Déjà obsédé par le soleil, l'orthodoxie, la vie à poil, l'antiquité romaine, la "diététique", le suicide et la solitude, Gabriel Matzneff, en 1974, aggravait son cas en avouant une autre obsession : les moins de seize ans.

Pas de médaille en chocolat pour Gabriel Matzneff

L'essai qui portait ce titre était en quelque sorte un commentaire moderne de l'épigramme de Straton de Sardes : "Seize ans, c'est l'âge divin. Dix-sept ans, je n'oserai y prétendre : Zeus seul y a droit." Explication : "Moi, ce n'est pas la mère que je cherche dans l'amante, c'est l'enfant. Ergo, les moins de seize ans." D'où l'innocence perverse des midi-deux heures et des cinq à sept (l'heure du goûter) entre la patinoire Molitor, la piscine Deligny, le lycée Paul-Valéry et les résultats du bac. (Aveux sans fard, cynisme compris : "Ce qu'il y a d'agréable avec les très jeunes, c'est qu'entre le bahut et papa-maman elles ne sont guère libres, et qu'on ne les a pas tout le temps sur le dos").
S'ajoutait à cette confession, qui n'a surpris que ceux qui le voulaient bien, un engagement résolu en faveur du génie de l'enfance contre la médiocrité staisfaite des grandes personnes qui donnent des leçons de morale du haut de leur suffisance, et contre l'encroûtement familial ("Ah ! la famille ! quelle invention du diable !"). "L'univers où se meuvent les enfants (je veux dire : que leur imposent les adultes), écrivait Matzneff, est pour l'ordinaire d'une telle bassesse, d'une telle vulgarité, d'une telle déliquescence intellectuelle et morale, que c'est faire oeuvre sainte que de leur apprendre à les mépriser et de les aider à s'en échapper." Une confidence, enfin : "Si j'aime l'extrême jeunesse, c'est parce qu'elle me rend à la part la plus pure, à ce qu'il y a de meilleur en moi."
Avec de tels propos, Gabriel Matzneff ne pouvait évidemment espérer obtenir la médaille en chocolat des associations de parents d'élèves ni le prix du Quai des Orfèvres (section Brigade des mineurs). Il ne pouvait, au contraire, que scandaliser les ligues de vertu et les majorités morales, les esprits pincés, les fesses serrées, les pères-poules et les mâchoires carrées. A compter de la parution de son livre, il perdit d'ailleurs un certain nombre de ses relations, "émancipées" comprises. ("Cette femme se veut et, sans doute, se croit femme de progrès. Elle lit la presse de gauche et dans les dîners en ville parle de Reich avec beaucoup d'aisance ; mais que sa fille, âgée de quinze ans, sorte avec un monsieur, aussitôt ce sont les insultes et les menaces. Sous le vernis progressiste craquelé, perce la petite-bourgeoise, la femme jalouse, la mère abusive...").
Le tout-Paris est ainsi fait. Qu'un écrivain déclare, comme la chose la plus naturelle du monde, qu'il préfère le commerce charnel des très jeunes personnes aux turpitudes classiques de ses contemporains, et il n'en faut pas plus - en pleine société "permissive" (sic) - pour le faire passer pour le Diable dans le Landerneau parisien. Classé auteur sulfureux et adepte de l'hérésie cardinale, Matzneff sera désormais aux yeux des sots une manière de Gilles de Rais réincarné.
Pour ma part, c'est assurément ce "scandale" qui me scandalise. Question de goût d'abord : n'aurait-on pas le droit de préferer caresser les hanches des lycéennes plutôt que la poitrine mafflue de la comtesse Grancéola (réplique matznévienne de la Castafiore) ou la ménopause bien sonnée de la baronne Adélaïde Cramouillard, présidente de l'Union mystique universelle ? Question de principe aussi : on peut désapprouver ce que l'on veut, mais comment peut-on, au sens propre du terme, être choqué par quoi que ce soit ? Quant à la gravité du délit, enfin, il me semble, selon mon échelle de valeurs personnelles, qu'il est plus "scandaleux" de regarder les jeux télévisés, de jouer au Loto ou de lire Le Meilleur, que d'avoir la passion des fesses fraîches, des émotions naissantes et des seins en bouton.
Bien des imbéciles se sont horrifiés de la publication des Moins de seize ans. Que des adultes qui admettent fort bien que leur progéniture d'abrutisse des journées entières devant des machines à sous ou des téléfilms débiles, tremblent à l'idée que leur fille, plutôt que de passer son temps avec des crétins de son âge, puisse coucher avec un écrivain "qui pourrait être son père" et tomber dans les rêts de ce "suborneur" de Gabriel, me fait, quant à moi, éclater de rire. "Les raisons, écrit le vilain monsieur, que les grandes personnes avancent pour interdire aux moins de seize ans d'avoir une vie amoureuse sont semblables aux preuves de l'existence de Dieu chères à la théologie scholastique : elles ne tiennent pas debout." Voilà qui est fort bien dit. Quant aux jeunes personnes qui fréquentent Gabriel Matzneff, je ne doute pas qu'elles apprendront à son contact plus de choses belles et élevées que dans la vulgarité et la niaiserie que sécrète à foison leur vie familiale et scolaire.

Les vilains messieurs écrivent des chefs-d'oeuvre

Le livre de Gabriel sur les moins de seize ans a en fait toute la saveur baroque d'une oeuvre de Ionesco (2). C'est un hymne à l'adolescence pour ce qu'elle recèle de pureté comme de volupté, d'enthousiasme et de passion, de fraîcheur et d'élan - face à des adultes assomants, qui croient que l'"expérience" vient automatiquement avec l'âge et qui agitent des "principes" que leur vie personnelle dément à chaque instant. Ce n'est pas d'hier qu'il arrive aux vilains messieurs d'écrire des chefs-d'oeuvre. (Voyez Alice au pays des merveilles, qu'il faut décrypter et savourer comme il convient). J'ai lu pour ma part peu de choses aussi belles que les lettres de l'adolescente parues dans Les moins de seize ans ("J'embrasse votre photo dans les coins sombres et j'écris votre nom sur les tables de l'école"). Et je tiens ce livre salubre pour un acte de courage qui mérite d'être salué.
Mot d'ordre : "N'être ni un salaud ni un dupe." Pas facile à concilier. Gabriel Matzneff, comme tout esprit subtil, s'est pourtant donné précisément pour but d'éviter les pensées hémiplégiques et l'irréductible opposition des contraires. "Ma tâche : concilier l'inconciliable." Et aussi : "Qui suis-je ? Un végétarien qui mange de la viande, un athée qui est toujours fourré à l'église, et un hétérosexuel qui aime les petits garçons." Ce n'est là nulle dérogation perpétuelle au principe, nulle incapacité à mettre "ses idées en pratique". Au contraire : il n'y a pas d'idée plus forte que celle de la conciliation de ce qui s'oppose - principe qui emprunte, en la dépassant, à la notion d'"alternance" célébrée déjà par Montherlant.
Et de fait, dans l'oeuvre de Matzneff, il y a à la fois de l'air et du soufre, du souffle et du feu. Il y a Vénus et Junon, la pureté et la folie du désir, le pessimisme allègre de Lucrèce et le tonique désespoir de Schopenhauer. Il y a les métropolites et les aromates, les flammes et la damnation. Il y a Dieu et le Diable, sans doute : Dieu est Diable assurément. Etonnez-vous après cela que les archanges aient les pieds fourchus ! Gabriel Matzneff est un hypersensible qui joue de l'indifférence. Un être qui vit de passions, mais que les passions ne passionnent pas. Sa pensée, ou son regard, va d'un extrême à l'autre, entre les ors et les icônes de la liturgie orthodoxe et la gravitas austère de nos chers Romains, prenant également tout au sérieux. "Je suis un égoïste forcené, mais un égoïste capable de générosité et d'altruisme." Tintin et Dostoïevski, les lycéennes de quinze ans et les tragédies de Sophocle : voilà qui se marie bien. Pour divorcer dans l'instant. Aut liberi, aut libri : il faut choisir. Mais les enfants, les livres, la liberté, c'est un tout; l'étymologie nous le dit. "Le manichéisme ne nous satisfait plus. Nous avons soif d'unité. Nous voulons être tout." Coincidentia oppositorum.
Dans ses premiers livres, Gabriel Matzneff disait l'importance que le christianisme orthodoxe eut dans sa formation. Au fil des années, pourtant, les métropolites et les exarches furent relégués à l'arrière-plan. En 1974, Isaïe réjouis-toi marque la rupture. C'était, tout à la fois, le récit de la désintégration d'un couple et d'un adieu à l'Eglise. Une histoire d'exil et de dépossession : imposture du mariage, imposture du christianisme. Matzneff brûlait ses icônes et ses vaisseaux.
Cette rupture n'a pourtant pas signé une réelle évolution. Elle a seulement rendu les choses plus franches. Gabriel Matzneff, croyant sans foi ni système : "Je suis un chrétien esthétique, à la Léontieff, mais je ne suis pas un chrétien sacrificiel." Ou encore : "Je n'ai pas la foi, mais j'ai le sens du divin." Etranger à un monde qui n'a rejeté le Dieu de la Bible que pour en conserver la morale sous des formes profanes, Gabriel Matzneff a toujours exécré le dualisme platonicien, le dolorisme chrétien, le rationalisme des Scoliastes. Il lui importe moins, au fond, de savoir s'il croit en Dieu que de savoir si Dieu croit en lui : "Une chose est sûre, écrit-il : si un jour je me décidais vraiment à vivre en chrétien, c'est-à-dire à observer strictement les saints canons de l'Eglise orthodoxe, ce serait par plaisir, et non par peur ; ce serait un acte gratuit." Nous y revoilà.

Pessimisme et joie solaire

Alphonse Dulaurier professe évidemmment un avis identique : "Il injuria Dieu, en qui il ne croyait pas, mais qui d'autre que Dieu insulter quand on souffre ?" Le même : "Si j'étais chrétien, je dirais : c'est la création qui prouve le créateur. Il y a plus de théologie dans les seins d'une jolie fille que dans toute l'oeuvre de Theillard de Chardin. C'est quand je caresse la peau tendre, tiède, veloutée, odorante, de Sophie que je suis prêt à croire en Dieu, car je me dis que seul un être doué d'intelligence a pu créer cette merveille qu'est la peau humaine."
Erotisme et religion entretiennent chez Gabriel des liens subtils, mais non certes à la façon de Léon Bloy, d'Octave Mirbeau ou de Georges Bataille - pour ne rien dire de Mauriac. L'identité des termes est ici transfigurée de façon lumineuse, loin des catacombes, des portes fermées, des secrets de famille et des volets clos. La vérité est que tout geste d'amour est un acte de piété, et que l'amour, la littérature, l'écriture et la religion, ont tous également trait au sacré. C'est pourquoi, dans le christianisme orthodoxe, Gabriel Matzneff aime avant tout la composante païenne, qu'il interprète selon sa nature, comme un "amalgame de nihilisme et d'énergie vitale, mélange de pessismisme et de joie solaire". Matzneff n'aime que les papes de la race de Borgia, et ne tolère les catholiques que s'ils chantent en latin. Lui qui a ressenti le mariage comme un cloître, et le divorce comme un schisme, interprète avant tout le Christ comme l'irruption de la Chair dans l'Esprit, et le Crucifié comme un avatar de Dyonisos.
Byron était lui aussi un chrétien de ce type. "Il y a en moi quelque chose de païen dont je ne puis me défaire", écrivait-il en décembre 1811. Matzneff partage ce sentiment, mais n'en perd pas pour autant le sens des nuances : "Mon goût du syncrétisme, précise-t-il, ne doit pas aboutir à la négation des divergences. Je me sens païen et chrétien, c'est vrai, mais je ne puis oublier pour autant que la civilisation antique a été farouchement combattue par le christianisme primitif, et que les adeptes de celui que Lucien de Samosate appelle "le sophiste crucifié" sont parmi les principaux responsables de la chute de l'empire romain".
Allégresse, émerveillement, jubilation, mais aussi tristesse, amertume, désespoir. Revers inéluctable. Gabriel Matzneff, comme chacun d'entre nous, a conscience que le temps s'écoule entre nos doigts a la façon d'une eau insaisissable. Il a congédié les grandes causes, dit adieu à l'Eglise. Faut-il s'attendre à de nouvelles ruptures ? Dans ses derniers carnets, il est plu cru, plus direct ; plus amer aussi. Vingt fois, il cite ce mot qu'affectionnait Montherlant : "Le pire est toujours certain."
D'une année à l'autre, il semble cerner au plus étroit la tragédie secrète : le temps qui passe et détériore tout. Sentiment d'incomplétude, dont on ne sait s'il provient de soi ou des autres. Tristesse infinie liées à ce qu'il y a d'éphémère dans toute beauté, dans toute grandeur, dans tout plaisir. Tragédie de savoir que les souvenirs heureux sont eux-mêmes des sources d'amertume. ("On ne fait pas de réserves de bonheur comme on fait des réserves de confiture"). Tragédie liée aux ruptures qu'on accumule pour tenter d'oublier la blessure essentielle. Tragédie d'une mémoire qui se défait, qu'on cherche à retenir par des notes griffonnées à la hâte. Tragédie de ne pas retrouver en un seul être toutes les qualités qu'on a aimées chez une quantité d'autres. (Quête d'un être idéal dont on rêve, sachant en même temps que s'il prenait forme, on lui ferait aussitôt reproche d'exister). Tragédie de savoir qu'une vie tout entière tournée vers l'affirmation recèle aussi en elle-même le démon de la négation : Nil (nihil). Tragédie de savoir que l'on finit toujours par détruire ceux qu'on aime. Toujours la peur de "sombrer". Et l'idée qu'on se fait de soi pour rester à la surface, comme une bouée...
"Quand on considère ce que les gens font de leur vie, on se demande pourquoi ils y tiennent tant." Bonne question. L'un des meilleurs essais de Gabriel Matzneff est consacré au suicide chez les Romains. De ce texte, recueilli dans Le défi, Montherlant disait le plus grand bien. Et c'est Matzneff, on s'en souvient, qui, accompagné de Jean-Claude Barrat, dispersa aux quatre coins de Rome les cendres de Montherlant le suicidé.
Henry de Montherlant s'est peut-être donné la mort parce qu'il avait un jour lu ces mots d'Alexandre le Grand : "Faut-il donc se tuer pour que l'on croie que vous êtes sincère ?" Oui, se tuer est une preuve. Mais c'est aussi la dernière et la plus haute des pirouettes. C'est se rendre définitivement insaisissable. "C'est refuser de jouer le jeu, c'est dire non au bonheur aseptisé que nous offre le monde moderne, c'est se montrer affreusement mal élevé." Le personnage central de L'archimandrite, Cyrille Razvratcheff, se suicide - et nul ne s'en étonne. L'obsession du suicide est l'obsession des âmes bien nées, de celles qui pressentent que là réside la liberté la plus essentielle et qu'au coeur de la mort volontaire gît le secret de la vie. Et qui, pourtant, hésitent à franchir le pas. Par lâcheté, par paresse, par ennui ? Par curiosité, peut-être ?
L'écriture et l'amour : deux remèdes contre ce désespoir que le suicide vient parfois exprimer. "Un homme qui est écrivain et séducteur, écrit Matzneff, fait passer sa vie amoureuse avant son travail, ne serait-ce que parce que c'est celle-là qui nourrit celui-ci." Autrement dit, on séduit pour écrire, et l'on écrit pour tromper l'envie que l'on a de se tuer. Voici, une fois encore, Eros et Thanatos réconciliés. Dans ses carnets, Gabriel Matzneff a noté : "Lorsque nous dînions en tête à tête, Montherlant et moi, nous parlons anciens Romains, suicide et cul." Surtout, ne pas dissocier les éléments du programme !
Gabriel Matzneff s'est engagé depuis un quart de siècle dans une partie de cache-cache, où le temps, à défaut des êtres, risque de faire tomber en dessous de soi-même. Pour s'en tirer indemne, il faut, sinon des pieds fourchus, du moins une solide paire d'aile. Jeu dangereux, jeu de la mort. C'est pourquoi ceux qui rient de Matzneff sont, une fois de plus, à côté des choses. Gabriel Matzneff est de ceux qui prennent les plus hauts risques. La cause de soi est la plus dangereuse - la seule qui ne pardonne pas. Rassurez-vous, cher Gabriel, vous ne brûlerez pas en enfer : car c'est ici, sur terre, que nous aurons brûlé.
Dans Un galop d'enfer, Gabriel Matzneff pose une question naïve : "Pourquoi suscitè-je tanr d'hostilités, tant d'aigreurs ? Il doit y avoir une raison à) cela, mais je ne la sais pas." Un peu plus loin, il esquisse pourtant une réponse dont le ton impersonnel ne trompe pas : "On n'a jamais tant écrit qu'aujourd'hui sur les droits de l'individu, mais qu'un écrivain ait un ton singulier, un univers dissemblable, et aussitôt il irrite, il indispose, et les gens n'ont qu'un désir : que cet énergumène soit réduit au silence." La naïveté de la question est évidente. Elle fait précisément partie de cette innocence par laquelle Gabriel Matzneff fait apparaître aux yeux de beaucoup sa vie comme "scandaleuse". De cette naïveté, il se console d'ailleurs de la façon qu'il faut : "Déconcerter les imbéciles est un des plus grands plaisirs que puisse s'offrir un homme d'esprit."
Ailleurs, il observe : "Les chrétiens me jugent scandaleux ; les athées sont allergiques à ma sensibilité religieuse. Les progressistes me tiennent pour un esthète ; les réactionnaires savent que je ne suis pas des leurs. Les conservateurs voient en moi un anarchiste ; les révolutionnaires un solitaire, donc un ennemi. J'avance, comme ce personnage de Flaubert à la fin de Salammbô, entre deux rangs d'hostilité."
Il serait facile de s'en tenir là, et de répondre à Gabriel qu'une telle situation, si désagréable qu'elle puisse être, est aussi le signe infaillible que l'on est ce que l'on doit. Rien de meilleur, en effet, que ces "deux rangs d'hostilité" qui se répondent et s'annulent à la fois : à défaut de s'appuyer sur des amitiés vraies, on peut s'adosser à des haines ; le mépris sert de coussin.

Ceux que révulse l'oeuvre de Gabriel Matzneff

Mais il faut aller plus loin. L'hostilité est la chose du monde la mieux partagée, et j'admets très bien que certains n'aiment pas les livres de Matzneff, comme d'autres n'aiment pas Barbey d'Aurevilly, Marguerite Duras, la cuisine chinoise ou le steak tartare. Mais dans le cas de Gabriel Matzneff, il me semble qu'il suscite souvent une hostilité particulière, d'un genre qui va très au-delà de la divergence des opinions et des goûts. Moi qui connaît Matzneff depuis longtemps, et qui m'honore de son amitié, je ne cesse en effet de voir autour de moi des êtres auprès desquels il suffit de citer son nom pour susciter des moues hostiles et des rancoeurs affirmées. Or, ce qui me frappe en pareil cas, c'est l'incapacité des interlocuteurs à s'expliquer sur leurs raisons. Les reproches fréquemment opposés à Matzneff, à commencer par son prétendu "nombrilisme", sont en effet tellement de l'ordre du stéréotype, et pourraient à tellement plus juste titre s'appliquer à d'autres contemporains, que l'on est en droit de penser que les motifs réels sont ailleurs.
Que Gabriel Matzneff déplaise souverainement (je serais tenté de dire, statuairement) à certaines catégories d'individus n'est que trop évident. L'auteur d'Ivre du vin perdu ne peut que révulser (je cite en vrac) les petits et grands bourgeois, les jeunes cadres dynamiques, les militants ran-tan-plan, les associations familiales, les mères amnésiques de leur propre enfance, les "partisans" qui crient d'autant plus fort à la révolution qu'ils sont impuissants à la faire, ceux qui excècrent les contradictions, ceux qui aiment les catéchismes, les vérités à sens unique et les histoires en noir et blanc, les jaloux et les pisse-froid, les chantres de la "famille" et les idéologues dogmatiques qui redoutent qu'on s'éloigne de la "ligne". Ajoutons-y les dragueurs qui aiment faire céder des proies qu'ils sont incapables d'apprécier pour elles-mêmes.
On conviendra que cela fait beaucoup de monde. Mais qu'est-ce donc qui réunit ces esprits forts (ou faibles) et suscite chez eux, devant la prose matznénienne, tant de réactions d'allergie ?
Voici ma réponse. Ce que tant de sourcilleux censeurs ne supportent pas chez Matzneff, c'est en quelque sorte sa "ligne claire" (comme disent les amateurs de bandes dessinées). C'est qu'il s'avance dans le siècle en transgressant les conventions admises d'une manière somme toute naturelle et proprement solaire. C'est que le libertinage dont il se fait gloire se déroule sur les hauteurs, là où il faut, pour respirer l'air des cîmes, avoir dans les poumons plus de souffle que n'en ont les modernes. Gabriel Matzneff n'aurait que le pied fourchu qu'on l'absoudrait bien vite : l'époque en a vu d'autres. Mais ce pied fourchu est aussi pied ailé, et c'est bien cela qui gêne. Que Matzneff s'entoure de petites amoureuses, passe encore ! Qu'il s'en vante comme de la chose la plus normale du monde, qu'il transgresse les règles d'une âme raffinée et d'un coeur si léger, voilà ce que beaucoup ne peuvent accepter.
L'oeuvre de Gabriel Matzneff est tout entière baignée d'une clarté que l'on serait tenté de dire "méditerranéenne". Elle porte avec elle l'élégance, la lumière, l'envol, la hauteur. Elle est à l'extrême opposé des tendances nocturnes et crépusculaires ; à l'opposé aussi de la pesante médiocrité du monde actuel. "Le péché, c'est la pesanteur", dit Matzneff. Or, c'est dans un tel péché que notre fin de siècle, qui est celle des "derniers hommes" évoqués par Nietzsche, se complaît le pus ardemment. Scandale, dans ces conditions, que la légèreté qui ne s'embarasse d'aucun esprit de sérieux ! Scandale que la danse de Zarathoustra lorsqu'elle n'emprunte au Crucifié que les noces de la Chair et de l'Esprit !
Sans même le vouloir, et comme en se jouant, l'existence de Gabriel Matzneff, si simple au fond pourtant, se déroule sur des hauteurs où nos contemporains n'ont pas accès. L'altitude à laquelle il se meut leur donne le vertige et le mal de mer. Elle fait ressortir leur petitesse, leur mesquinerie, leur sottise. Gabriel Matzneff ne dérange pas seulement parce qu'il incarne au plus haut degré la liberté de l'esprit à une époque où l'on ne parvient même plus à comprendre ce que cette expression désigne. Il ne dérange pas seulement parce que son écriture est véridique - qu'il fait de ses livres l'exact reflet de sa vie et de sa vie l'exact reflet de ce qu'il écrit - en un temps où tout est truquage, imposture, mensonge et fausse profondeur. Il dérange avant tout parce que son oeuvre est porteuse d'une vision esthétique et tragique, d'un pessimisme aristocratique, d'un immoralisme tranquille, d'une conception générale de l'existence qui, à la façon d'un miroir, oblige nos contemporains à se découvrir pour ce qu'ils sont. Bref, il dérange comme la grande santé dérange le malade : en dévoilant l'inaccessible.

Pour monter, il faut jeter du lest...

"La noblesse est dans le petit nombre", disait déjà Tacite (De Germania, XL, I). Tout ce qui est un peu grand, un peu élevé, isole en effet terriblement. (On peut vivre en communauté, on ne s'y élève pas). Lorsqu'il parle du bonheur, de ce bonheur "qui n'est pas le bonheur des larves, mais le souverain bien des Anciens, la plus haute réalisation de soi, l'accomplissement, la plénitude", Gabriel Matzneff sait bien ce qu'implique une telle visée. "La vie spirituelle, écrit-il dans Comme le feu mêlé d'aromates, est semblable à une promenade en bateau : pour monter, il faut jeter du lest." D'où cette solitude qui, même vécue à plusieurs, reste encore une solitude partagée. Dans Les passions schismatiques, je lis encore : "La rupture, c'est l'oeuvre enfantée dans la solitude, et le désespoir, et les brûlures irrémissibles". Détachement, éloignement, rupture, prise de distance, exil. Il n'y a d'accomplissement qu'à ce prix.
L'oeuvre de Gabriel Matzneff n'est pas seulement un remède contre les imbéciles et les salauds qui nous encombrent, les traîtres et les pleutres, les "militants-purs-et-durs" qui se font des maxillaires de béton pour dissimuler leurs faiblesses et les petites-bourgeoises BCBG qui cultient l'"audace" dans les limites convenues des modes du moment. Elle est aussi, et peut-être surtout, un excellent critère de sélection. Les réactions hostiles qu'elle suscite ont valeur de signe : elles désignent immanquablement les natures méprisables, les natures basses de ceux qui, quoi qu'ils en aient par ailleurs, sont fondamentalement étrangers à toute aristocratie spirituelle. On peut même en faire un test : entre "ceux qui aiment Matzneff" et certains de "ceux qui ne l'aiment pas", il passe à mes yeux une frontière infranchissable, qui vaut tous les poteaux indicateurs.
Certes, parmi les admirateurs de Gabriel Matzneff, il en est aussi qui m'indiffèrent. Je n'aime guère, à dire vrai, cette catégorie de "matznéviens" qui singent leur idole, veulent vivre comme lui, écrire comme lui, mais, par définition, ne feront jamais aussi bien que lui. J'aime par contre ceux qui, reconnaissant l'un de leurs semblables dans l'auteur du Défi, se découvrent grâce à lui une secrète parenté - et, comme lui, s'interrogent sur ce qu'ils font dans un monde qui leur est si totalement, si profondément étranger. L'archipel Gabriel, en quelque sorte. Un archipel composé d'îlots de "dissidence aristocratique" (au sens où Philippe de Saint Robert qualifiait Dominique de Roux de "poète de la dissidence aristocratique"), point de repère d'une terre lointaine que Montherlant a décrite dans Aux fontaines du désir : "Dans ce pays-là on n'est sur le chemin de personne. Quelques hommes décriés et heureux s'y croisent de loin en loin. Ils ne se parlent pas, ils marchent dans des directions opposées ; pourtant ils se saluent de la tête, au passage, tandis que chacun s'en va sur sa hauteur pour y allumer une flamme libre dans la solitude."
Dans sa Diététique de Lord Byron, où il cite abondamment son héros, Gabriel Matzneff rappelle que ce dernier aimait lui aussi les citations (ce qui, bien entendu, lui valut auprès des Trissotins une réputation de compilateur). Ces citations sont autant de mots de passe, par lesquels les sentiments partagés, les affinités électives, traversent les siècles et les générations. "J'aime, écrit Matzneff, cette filiation des âmes et des coeurs , cette famille par l'esprit qui relie les siècles entre nous." Voilà bien, en effet, la seule famille qui vaille : celle que forment - fils et frères, héritiers et amants - ceux qui se parlent l'un l'autre sans s'être jamais connus, évoquant dans la vie et par-delà la mort ce qu'ils furent et dans quoi nous nous reconnaissons.
Voici, je crois, vingt ans que je connais Gabriel Matzneff - décidemment, on en revient toujours à Alexandre Dumas ! -, et pourtant, en fin de compte, nous nous voyons assez peu. Cette "distance" entre nous me paraît presque naturelle : ceux dont on se sait le plus proche, on n'a pas le besoin de les voir sans cesse. Paradoxalement, même, une telle distance rapproche : c'est elle, clin d'oeil complice, signe échangé sur les hauteurs, qui permet de se reconnaître. "Si l'on rassemblait tous ceux et celles qui ont vécu la publication des Moins de seize ans comme un coup de tonnerre, une libération, une nouvelle naissance, quelle troupe !" (Un galop d'enfer). Quelle troupe, en effet ! Je signe des deux mains l'engagement.
Je me soucie peu de savoir si Gabriel Matzneff est ou non un "grand écrivain" au sens que les histoires de la littérature donnent à cette expression. D'autres que moi en jugeront. Mais il est un écrivain selon mon coeur. Lorsque jachève un livre de Gabriel, je jubile. C'est un bonheur, d'abord, d'être son ami. C'est un bonheur, surtout de se dire que des êtres comme lui existent encore aujourd'hui. Cela aide à passer maintes mauvaises nuits.

(1) Par ordre d'écriture : "Cette camisole de flammes, 1953-1962" (Table ronde, 1976), "L'archange aux pieds fourchus, 1963-1964" (Table ronde, 1983), "Vénus et Junon, 1965-1969" (Table ronde, 1979), "Un galop d'enfer, 1977-1978" (Table ronde, 1985).
(2) Irina Ionesco, bien sûr. Pas Eugène !

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