Les lèvres menteuses

Par Eugène Mansfield, ?, 31/12/1992

Gabriel Matzneff s'affirme à travers de nombreux romans, essais et autres journaux intime comme un précepteur libertin, toujours prêt à initier la chair fraîche, qu'il affectionne, à la fois au péché et aux délicieuses rigueurs de la morale chrétienne. Son dernier roman, Les Lèvres menteuses (La Table Ronde), fustige le mensonge.

Votre livre raconte l'histoire d'une liaison amoureuse corrompue par le mensonge. Vous semblez avoir une vision très morale, où le mensonge apparaît comme un vice. Pensez-vous qu'en amour toutes les vérités sont bonnes à dire ?

Il faut distinguer le mensonge de courtoisie, le petit mensonge social qui permet de ne pas blesser, du vrai mensonge maladif et systématique. Celui dont use et abuse Elisabeth, l'héroïne de mon livre. Celui-là est un grand corrupteur du rapport amoureux, puisqu'il rend opaque ce qui devrait être transparent et je crois qu'il n'y a pas d'amour sans transparence.

Si Hippolyte, votre héros, n'était pas indiscret et n'ouvrait pas le journal intime de sa fiancée, il ne s'en rendrait peut-être jamais compte. Auquel cas, il pourrait très bien vivre, en naïf, le bonheur dans le mensonge ?
Non, car c'est toujours le menteur ou la menteuse soi-même qui introudit le doute dans la relation en se méfiant de l'autre et de ses réactions. Par son manque de confiance dans les autres, sa hantise perpétuelle d'être découvert, il pourrit à lui tout seul l'amour par le soupçon et la méfiance. Un menteur, par son attitude équivoque, peut très bien, comme dans mon livre, rendre jaloux quelqu'un qui ne l'était pas à l'origine. En cela aussi, il joue comme un agent corrupteur.

A un moment, votre histoire bascule et on a l'impression que, si Hippolyte reste avec Elisabeth, c'est justement parce qu'elle ment. Finalement, c'est le contraire qui se passe. Pourquoi ce revirement ?
Hippolyte n'est pas maso. Il cesse petit à petit d'aimer Elisabeth, mais il est poussé par la curiosité comme un détective qui veut découvrit la vérité. Il se rend au jeu. Mais quand il la découvre - ou croit la découvrir -, il réalise que ses angoisses se justifiaient par la passion mais qu'il n'y a plus de passion. Le mensonge est comme une cellule cancereuse qui prolifère. Si l'on prostitue trop la vérité, on finit par ne plus jamais arriver à être véridique. C'est le cas d'Elisabeth.

Le mensonge c'est le Diable ?
Vous ne croyez pas si bien dire. Les Pères du Désert appelaient le Diable "le menteur".

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