Matzneff : la passion du roman

Par Christian Authier, Site Internet "L'opinion Indépendante", 31/12/2000

Et si l’événement de la rentrée littéraire était Mamma, li Turchi !, le nouveau roman de Gabriel Matzneff ? À mille lieux des produits formatés entre confessions de publicitaire et autre recyclages de faits divers, voici le roman d’un de nos écrivains les plus racés.

Mamma, li Turchi ! est un roman dans lequel on retrouve tout votre univers d’écrivain.
Gabriel Matzneff : Oui, parce qu’un artiste écrit toujours son propre univers mais j’ai voulu aussi inventer des personnages nouveaux qui sont sortis de mon imagination plus peut-être que ceux d’autres romans. Certaines de mes héroïnes, celles par exemple d’Harrison Plaza ou des Lèvres menteuses, m’avaient été inspirées par des personnages réels. Ici, Nathalie, Stéphanie et Mathilde sont des personnages composites. Le père Guérassime est lui aussi né de mon imagination. Bien sûr, j’ai mis beaucoup de moi dans le personnage du cinéaste, Raoul Dolet.

Vous n’aviez pas écrit de roman depuis une dizaine d’années et Les lèvres menteuses.
J’étais ces dernières années dans une période assez difficile de ma vie sociale. Je pense au regard que la société porte sur moi et au traitement que me fait subir le milieu littéraire. Pour échapper à cette mise en quarantaine, rien ne vaut un roman. Cet ostracisme aurait pu m’inspirer un pamphlet mais cela aurait eu l’allure d’une espèce d’autojustification. Le roman donne une grande liberté et de tous les genres littéraires que j’ai pratiqués, c’est celui qui m’amuse le plus. Le roman est ­ avec la poésie ­ le genre qui me donne le plus la sensation de la création. Le journal intime n’offre pas la jubilation de faire exister des personnages romanesques. J’étais donc dans un état de tristesse civique et le roman était le meilleur médicament pour échapper à ces miasmes de la médiocrité.

Les personnages de Mamma, li Turchi ! sont des séditieux qui ont en commun de ne guère aimer leur époque bien qu’ils soient d’origines et de milieux très différents.
Je suis contre le cloisonnement entre les âges. Je considère que les vieux ne doivent pas aller avec les vieux et les jeunes rester entre eux. Il y a un enrichissement réciproque entre les générations, les milieux sociaux… Dans ce roman, il y a des histoires d’amour et d’amitié entre des jeunes filles et des personnages beaucoup plus âgés. Mais nous sommes à une époque où l’on veut mettre les gens dans des ghettos. Mon roman se déroule en partie à Naples et l’on peut rencontrer dans une même rue de cette ville des vieilles familles aristocratiques, des petits commerçants, des clochards, des menuisiers et des princesses… Tout ce petit monde vit ensemble. C’est une société civilisée. D’ailleurs, l’une des passions qui unit ces personnages c’est celle pour l’Italie et la langue italienne. Ils changent de vie grâce à cette passion.

On retrouve là la notion d’apprentissage qui est importante dans vos livres ainsi que la reconnaissance envers les maîtres qui nous forment ou qui nous influencent.
Oui, il y a cette idée de filiation, de découverte, de reconnaissance et d’apprentissage. Je pense que l’un des secrets de la jeunesse c’est la capacité d’enthousiasme. Mamma, li Turchi ! est aussi ­ comme beaucoup de mes livres ­ un livre sur la conversion.

Votre rapport à l’Italie s’établit-il plus sur des liens passés ou cette passion est-elle toujours vivante ?
J’ai écrit ce roman en Italie et elle est présente dans ma vie. J’ai rendu hommage dans d’autres livres à mes vieux maîtres de la Rome Antique. Là, c’est Venise et Naples de l’an 2000 que j’évoque, que j’aime et où je vais très souvent. C’est aussi cette familiarité qui m’a inspiré ce roman.

Vous êtes un artiste qui a sa “légende” de son vivant. Cela a-t-il été une chance ou une malédiction ?
C’est l’un et l’autre. C’est à la fois flatteur d’être un personnage dont les gens ont une idée a priori mais la légende pour un artiste est presque toujours sulfureuse. L’inconvénient c’est que des gens se permettent de vous juger sans connaître vos œuvres. Cela m’est arrivé souvent mais pour vous dire la vérité : je m’en fous. Scandaliser les imbéciles est toujours une joie pour un homme d’esprit.

Ce roman est aussi un combat contre un certain état d’esprit contemporain. Vous évoquez une “planète assujettie aux bombes, au marché, aux glapissements puritains”.
Il y a eu un fatal rétrécissement de la planète lié notamment à la chute de l’une des deux grandes puissances mondiales qui faisaient régner l’équilibre de la terreur. J’ai par le passé défendu les dissidents soviétiques ou les chrétiens persécutés en URSS. Je ne regretterai pas la chute du régime communiste pour la Russie mais cet équilibre entre les deux grands permettait à l’échelle planétaire une diversité d’opinions, de mœurs, d’idées… Aujourd’hui, comme il n’y a plus qu’une seule hyperpuissance devant laquelle tout le monde est à genoux on s’achemine vers une pensée unique et une façon unique de vivre. Dans ce roman, qu’il s’agisse de l’ordre moral sexuel ou de l’ordre géopolitique, je crois qu’à travers mes personnages et leurs conversations ­ notamment sur les guerres en Serbie puisque l’un de mes personnages est un moine orthodoxe ­ le lecteur attentif pourra voir vers où penchent mes sympathies…

Votre héros Raoul pourrait être aigri ou amer mais on sent chez lui, comme chez ses amis, un souffle et un appétit de vivre.
À travers ce personnage de Raoul Dolet, je crois que transparaît mon propre goût de la vie. Les attaques que j’ai pu subir ne m’ont jamais empêché de vivre et d’aimer.

“La langue française est une religion” dit à un moment Raoul. L’avez-vous vécue comme une religion ?
En tout cas, c’est une maîtresse. Peut-être la seule à laquelle je serai toujours resté fidèle. La langue française ­ bien que ce roman soit aussi un roman sur l’amour de la langue italienne ­ qui est l’instrument de mon art est une source de réconfort. Quand on a le privilège et l’honneur d’être un écrivain français, d’écrire des œuvres dans cette langue, il y a déjà en soi une source de joie. Il s’agit de rendre cette langue aussi belle que possible. Lorsque l’on pense à son passé ­ que l’on ait vingt ans ou bien plus ­ on se rend compte que les années passent très vite. Or, quand on a créé en essayant de faire les choses les plus belles possible, il y a une source de satisfaction. C’est l’image de l’Évangile : “faire fructifier son talent”. On a peut-être le sentiment de n’avoir pas vécu en vain. Les cercueils n’ont pas de poches mais on peut laisser des témoignages.

Vous faites partie de ces écrivains qui ont pris parti contre la diabolisation des Serbes lors des guerres en Yougoslavie.
Je crois que la cause était juste. Je n’ai jamais idéalisé les Serbes ni diabolisé les Albanais du Kosovo ou les musulmans de Bosnie. Justement, l’une des raisons qui m’ont fait réagir est la diabolisation des Serbes avec cette propagande qui nous arrivait des États-Unis. Les bosniaques musulmans puis les Albanais du Kosovo nous ont été présentés comme des anges et les Serbes comme des monstres. J’ai horreur de l’imposture et du mensonge. Le fait que je sois de confession orthodoxe n’a pas déterminé mon engagement. Ce qui était terrible dans cette guerre contre la Serbie ­ commanditée par les États-Unis et leurs alliés allemands et turcs ­ c’est que les gens qui n’étaient pas favorables à cette guerre étaient réduits au silence par les médias. Dans tous les domaines, la pensée unique dicte sa loi. Mon roman s’ouvre sur la façon dont une femme se souvient comment sa mère juive a été arrêtée et déportée. L’une des choses qui m’a toujours surpris a été la façon dont tant d’intellectuels et d’écrivains français se sont jetés, sans y être contraints, dans la collaboration. Pourquoi dès le début se sont-ils jetés dans les bras des Allemands ? Mais quand je vois aujourd’hui comment certains se jettent dans le léchage de cul des Américains en colportant dans les journaux leurs slogans et leurs mots d’ordre, on comprend mieux. C’est la lâcheté et le besoin d’être dans le courant dominant. Quand ce sont des gens du peuple, il faut être plus indulgent. Mais quand il s’agit d’intellectuels, il n’y a pas d’excuses. La lâcheté des milieux intellectuels ne m’étonne plus. Le besoin d’être conforme et de flatter le plus fort est chez certains irrépressible.

Aujourd’hui, il y a en France un ordre moral et un certain puritanisme mais qui s’accompagne en même temps d’un discours tolérant et libertaire. Comment comprenez-vous ce phénomène ?
Cela me fait penser à Khrouchtchev qui avait l’image en Occident de l’homme qui libéralisait l’URSS tandis que jamais l’église orthodoxe n’avait été autant persécutée. Il y avait un discours libéral et permissif mais sur les choses essentielles il y avait un renouveau de la persécution. Là, c’est la même chose. D’un côté, il y a une espèce de partouzerie généralisée que l’on peut voir dans les films ou dans des manifestations de rue et, en même temps, l’ordre moral le plus strict est en train de triompher. La fin du XXème siècle est assez tragique pour les amoureux de la liberté.

Raoul prononce cette phrase : “Vive la vie ! Vive l’amour ! Mort aux cons !”. C’est votre programme ?
C’est un beau programme de vie et c’est effectivement tout à fait le mien.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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