Le Thé des Ecrivains

Par Aymone Vigière D'Anval, Site Internet "Le Thé des Ecrivains", 31/12/2000

Romancier, essayiste, poète et célèbre pour ses journaux intimes et sa réputation sulfureuse, Gabriel Matzneff vient de publier un recueil de poèmes Super flumina Babylonis aux éditions de La Table Ronde et sortira à la rentrée son nouveau roman, Mamma, li Turqui! Rencontre avec un élégant sensuel, bercé dès sa jeunesse par les effluves du thé :


Le Thé des Ecrivains : Dans la société russe à Paris d'après-guerre, le thé avait-il sa place ?

Gabriel Matzneff : Les Russes blancs qui étaient restés à Paris formaient une véritable société où les habitudes russes se perpétuaient, et notamment celle de boire beaucoup de très bon thé. J'ai grandi parmi les samovars puisqu' où que j'aille lorsque j'étais enfant, à quatre ou cinq ans, j'assistais au cérémonial du thé. Le samovar trônait toujours dans le salon ou la salle à manger et l'on buvait souvent un thé fort, assez âcre. J'ai fais dire à un personnage de l'un des romans qu'il n'y a que les Chinois, les Arabes, les Anglais et les Russes qui savent faire le thé et ce qui me frappe en France, c'est que l'on assiste à une espèce de résurrection de l'art de faire le thé, mais qui est assez récente.

T.des E. : Pour vous, l'art du thé est donc associé à un véritable rituel ?

G.M. : Je me souviens d'une habitude justement qu'avaient les Russes à Paris, qui était de ne jamais mettre le sucre dans la tasse. Ils en prenaient un petit morceau dans la bouche ou une cuillère de confiture, et avalaient ensuite une gorgée de thé. Je ne sais pas si les Soviétiques poursuivent aujourd'hui cette habitude assez amusante, mais cela faisait partie du rituel. Comme j'ai beaucoup vécu en Asie et dans les pays arabes, j'ai eu l'occasion d'assister à toutes sortes de cérémonials et de boire divers thés..

T.des E. : Comment avez-vous l'habitude de boire du thé ?

G.M. : L'écriture peut très bien se passer dans un endroit sans odeurs ni saveurs : vous êtes complètement dans votre tête. Le corps, mobilisé, suit l'intellect Je ne sens rien, mais je ne pourrais ni avoir mal au dos en écrivant ni savourer un bonbon. Quand on écrit, on est dans un présent particulier, hors du temps, tandis que tout ce qui est du rapport de la jouissance et de la saveur vous mobilise complètement au moment où ça se passe.

T.des E. : Comment avez-vous l'habitude de boire du thé ?

G.M. : Comme je ne suis pas très " zuccherato " ( sucré ), je ne mets jamais de sucre dans mon thé. J'aime bien en boire la nuit, comme je suis insomniaque et que j'écris. Je trouve que la théière est une présence amicale, amie des artistes. Le matin, à l'inverse, je préfère le café, le thé ne me réveille pas, c'est plutôt une boisson paisible qui ne me stimule pas pour m'agiter. En vous parlant, je m'aperçois que j'aime bien boire le thé dans des porte-verres, plutôt que dans des tasses. On apprécie mieux sa couleur et le plaisir de l'oeil augmente le plaisir du goût.

T.des E : Quel est votre univers d'écriture, écrivez-vous à certains moments privilégiés de la journée ?

G.M. : Je travaille bien le matin. C'est pour cela que je pars souvent dans les pays chauds où j'écris mieux. La vie y est plus simple sous le soleil et elle commence plus tôt. La lumière y est belle et je me sens régénéré par la fraîcheur matinale, c'est à ces heures-là que je travaille le mieux et que j'ai mes meilleures idées. Et puis, je peux écrire n'importe où, je mène une vie assez bohème où je n'ai pas d'endroit particulier si ce n'est que je n'écrirais pas en public, dans un café parisien par exemple. A la rigueur, je pourrais le faire dans un pays étranger où je serais sûr de ne pas être reconnu. Pour en revenir au thé, il me correspond bien finalement, puisqu'il peut se boire à toute occasion, chaud, tiède ou même froid.

T.des E : Tous vos écrits respirent la sensualité, quelle est selon vous le rapport entre écriture et saveurs ?

G.M. : Le but de l'écrivain est de faire ressentir la saveur des mots au lecteur. Ce que Flaubert appelait " le gueuloir ", cette façon de se lire à haute voix son propre texte pour en entendre les sonorités, est vraiment essentiel à l'art d'écrire, et relève effectivement de la saveur. L'écrivain doit pouvoir donner toutes les sensations olfactives, visuelles et sonores à son lecteur. Il a à son service les images, les assonances... toutes les subtilités de la langue, mais suggérer est parfois plus important parfois que de décrire en détail. Je pense que la simplicité est le grand art, où l'effort ne doit pas se faire sentir, mais bien plus l'allégresse.

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