L’amour et la mort selon Matzneff

Par Franck Delorieux, Les Lettres françaises, 06/04/2006

Voici venir le Fiancé, ton nouveau roman , se situe durant la période du carême. Quelle signification donnes-tu à cette pratique ?

Gabriel Matzneff.
Le roman commence le jour de la Chandeleur, quelques semaines avant le début du carême pascal, et se termine le dimanche de Thomas qui dans l’Eglise orthodoxe est celui qui suit le dimanche de Pâques : une centaine de jours dont le pivot est les quarante jours du carême. Ce carême n’est pas compris d’une manière bondieusarde. Il est vécu dans le sens où Nietzsche disait que la formule de la grandeur de l’homme n’est pas sum mais sursum. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. C’est un appel à la vigilance, à l’énergie, au dépassement de soi.

Cet exercice est lié à la maîtrise de soi…

Gabriel Matzneff.
Un des personnages, Nil Kolytcheff, pour que sa vie amoureuse très caracolante ne disparaisse pas dans le néant, entreprend de classer tout ce qui touche à ses amours : les lettres et les photos des jeunes personnes qui l’ont aimé, divers documents… pour les confier à un institut qui dans le roman s’appelle la Bibliothèque de la Mémoire. Il veut à la fois préserver cette vie amoureuse et en même temps s’en délivrer. On retrouve cette idée de délivrance, de détachement, de dépouillement qui est celle du carême. Qu’ils soient religieux ou athées, les gens qui ont le souci de leur destin ont ce but d’ordonner leur vie, de lui donner un sens et de la maîtriser. Sans doute une maîtrise illusoire parce qu’à la fin, comme disait l’autre, c’est la mort qui gagne. Mais je ne voudrais pas donner l’impression qu’il s’agit d’un roman à thèse, d’une réflexion théorique ! Que ce soit le carême, les blogs, la sauvegarde de la vie amoureuse ou le goût de la langue italienne, les thèmes s’y incarnent dans des personnages qui bougent, qui rigolent, qui vivent. On les voit vivre. Il y a des histoires d’amour, de jalousie, de rupture. Il y a trois couples dans ce roman : un couple lesbien, deux couples d’hommes mûrs qui sont avec des jeunes femmes. Il y a aussi une réflexion sur la vieillesse, sur le temps qui passe, sur le suicide. Deux très vieux messieurs qui adorent la vie et essaient d’en profiter le plus possible n’oublient pas, comme on dit en italien, « les avertissements du sablier ». Il y a également ce thème qui est chez moi récurrent : la conviction que les femmes n’ont pas le goût de leur passé parce qu’elle n’ont pas le sens de leur destin. Mes personnages masculins, eux, ont le sens de leur destin, et c’est pour cela que l’un d’eux veut sauvegarder le souvenir de sa vie amoureuse, même si les femmes qui l’ont aimé affectent, elles, d’avoir oublié ce passé et tourné la page.

Tu évoques également les nouveaux moyens de communication, Internet, sms…

Gabriel Matzneff.
Oui, c’est, je crois, un aspect très neuf et original de mon roman. Une jeune fille, Delphine, est zinzin de ces nouvelles techniques – comme beaucoup d’adolescents d’aujourd’hui. On la voit bombarder son amant, un cinéaste connu, Raoul Dolet, de sms et, avec une absence totale de conscience de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas, raconter ses amours avec Dolet dans un blog où elle se dissimule derrière un pseudonyme mais où elle donne le vrai nom de son célèbre amant. A ce propos je te prie d’observer l’abîme inouï qui existe entre le soin avec lequel les avocats de chez Gallimard relisent mon journal intime pour me demander de supprimer tout ce qui pourrait constituer une atteinte à la vie privée et le vide juridique concernant les blogs où, cachés derrière l’anonymat des pseudonymes, n’importe quelle de mes ex-amantes peut raconter sa vie avec moi, n’importe quel zozo peut inventer contre moi les pires calomnies.

Quelle importance donnes-tu au corps ?

Gabriel Matzneff.
Nous sommes d’abord un paquet d’os enveloppé de chair. N’existe que ce que je peux toucher, voir, sentir, manger, boire. Nous appréhendons la réalité du monde extérieur avec notre corps. De ce point de vue, je m’inscris dans la tradition des sensualistes. Le christianisme c’est l’esprit qui se fait chair, et en cela le christianisme est l’héritier du paganisme gréco-romain où les dieux et les déesses prennent forme humaine. La beauté du christianisme est dans l’incarnation. Si l’art de l’icône est possible, si l’on peut représenter le Christ, c’est parce qu’il s’est fait homme. Au contraire, dans le judaïsme et dans l’islam, Dieu n’est pas représentable parce qu’il demeure une sorte d’Idée hégélienne, une abstraction.

A te lire, j’explose de rire régulièrement. L’humour est-il dans ton écriture parce qu’il fait parti de la vie et de la tienne ou a-t-il un sens particulier d’arme de démystification ?

Gabriel Matzneff.
Les deux. Le propre des gens désespérés est de bien aimer rire. L’esprit de dérision est une fonction de l’intelligence. C’est une cuirasse contre l’esprit de sérieux, contre l’esprit de lourdeur pour reprendre une expression de Nietzsche, ce qu’il appelait le cul de plomb qui nous submerge, le faux sérieux. Je crois que cet humour a une fonction esthétique et constitue aussi un reflet de l’existence. Dans nos vies, le comique et le tragique se mêlent tout le temps. Ce côté sismographe de l’existence doit se refléter dans nos livres parce que la vie est ainsi.

Il n’y a pas que des thèmes qui soient récurrents dans ton œuvre, des personnages aussi.

Gabriel Matzneff.
J’ai toujours eu le goût de créer un microcosme, mon monde, en faisant revenir des personnages et en créant de nouveaux. J’ai pour modèle mon ami Hergé, Les Aventures de Tintin. Etant entendu que chaque roman peut-être lu séparément, je fais un clin d’œil aux fidèles lecteurs qui retrouvent des personnages. Ça crée une famille. La famille officielle, la famille par le sang comme on dit, m’a toujours fait chier. Ma famille, c’est d’abord les êtres avec qui je couche et que j’aime d’amour, puis les gens que j’aime d’amitié, ainsi que certaines lectrices et lecteurs. Et enfin les personnages romanesques que j’ai créés. Je me sens bien avec eux.

Pour l’histoire des Lettres françaises, peux-tu raconter comment tu as fait la une du journal ?

Gabriel Matzneff.
J’étais chroniqueur à Combat et je publiais mon premier livre. En rentrant chez moi, je vois un bout de papier, à côté du téléphone, où ma petite amie, Tatiana, avait noté un numéro et griffonné ces mots : « Gabriel, Monsieur Aragon t’a téléphoné. » Je n’en croyais pas mes yeux, je pensais que Tatiana avait mal compris le nom. J’ai composé le numéro. C’était bien Louis Aragon ! Il m’a dit qu’il aimait beaucoup ce que j’écrivais, qu’il me lisait dans Combat même s’il n’était toujours d’accord. Il m’a parlé de l’importante anthologie bilingue de la poésie russe que venait de publier Elsa Triolet, des poètes soviétiques qui viendraient lire leurs poèmes à la Mutualité, et m’a demandé d’écrire un grand article sur le sujet pour les Lettres françaises, me précisant que j’étais libre d’écrire ce que je voulais. L’article a paru sans la moindre coupure, bien que certains développements aient dû surprendre les lecteurs du journal. Aragon m’a invité chez lui, rue de Varenne. J’étais, comme tu peux l’imaginer, impressionné et intimidé. Il a été absolument charmant, d’une grande gentillesse, d’une très, très grande simplicité, me mettant à l’aise. Nous avons parlé de littérature, de la Russie. C’était la semaine où l’on avait appris l’arrestation à Moscou de Siniavski et Daniel, deux jeunes écrivains russes qui avaient passé clandestinement en France des manuscrits. Cette arrestation faisait un bruit énorme à Paris et attristait Aragon, car elle semblait marquer une reprise en main idéologique, la fin de ce qu’on appelait le dégel. Sur ces entrefaites est arrivée Elsa Triolet qui, me voyant, s’est exclamée en riant : « Ah ! Voici notre garde blanc ! »

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