Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


La grande bourgeoisie ne sait pas perdre

Chronique du 05/06/2018

Depuis la victoire de François Mitterrand en 1981, aucun événement politique ne m’avait autant réjoui que le coup de théâtre qui vient de se produire en Italie. Ma comparaison n’est pas fortuite : dans l’un et l’autre cas je suis heureux du résultat des élections, mais, outre cette satisfaction, il y a la véritable jubilation où me plonge le spectacle que donne la grande bourgeoisie lorsqu’elle perd le pouvoir, quand les électeurs, ces pauvres crétins incultes, commettent la folie de le confier à des énergumènes qui n’appartiennent pas au sérail.

J’ai un souvenir précis de la consternation où la victoire de François Mitterrand en 1981 plongea mes amis bon chic bon genre : mon journal intime de l’époque contient à ce propos de nombreuses notes fort savoureuses. C’était comme si le Ciel leur était tombé sur la tête. Trente-sept ans plus tard, c’est un spectacle identique que m’offre l’Italie où je vis présentement. Une fois de plus, je songe à ce vers que j’ai si souvent cité de mon bon maître Lucrèce, « Eadem sunt omnia semper », que je ne ferai pas à ceux de nos jeunes lecteurs qui s’apprêtent à passer leur bac latin, l’injure de traduire.

Après avoir lu ma chronique « Élections, piège à cons » parue ici-même le 28 mai , où je déplorais que Salvini et Di Maio, vainqueurs des élections législatives, fussent victimes de manœuvres destinées à les empêcher d’exercer le pouvoir, un de mes plus proches amis italiens, grand bourgeois de sensibilité social-démocrate, me posta un courriel intitulé « Viva Mattarella ! » où, mécontent, il m’expliquait qu’au contraire l’on devait « se réjouir du courage avec lequel le président de la République Sergio Mattarella s’était opposé à l’arrogance de Salvini et de Di Maio, deux fascistes analphabètes à la Le Pen » (sic). Et un autre de mes excellents amis, célèbre et redouté journaliste qui fut ministre de Berlusconi, a, lui aussi, félicité le président Mattarella d’avoir épargné à l’Italie « la farce souverainiste », a évoqué « l’atmosphère fascisante, fanatique et grossière » qui règne dans l’équipe Di Maio-Salvini.

Que Matteo Salvini appartienne à la droite extrême, nous le savons tous. Nous sommes moins nombreux à avoir, dès les premiers succès des Cinq Étoiles, flairé le fumet bolchevique qui émanait des députés du mouvement fondé en 2009 par Gianroberto Casaleggio et Beppe Grillo lorsqu’en 2013 ils accédèrent pour la première fois au Palais de Montecitorio (la Chambre des Députés italienne).

Cependant, il est improbable que la coalition jaune-rouge (giallo-verde correspond au rouge-brun français) se livre à une politique fascisto-léniniste. Être dans l’opposition, surtout lorsqu’on a un tempérament et une grande gueule de démagogue, est une chose. Exercer le pouvoir en est une autre. Le néo-président du Conseil, Giuseppe Conte, a déclaré : « Nous ne sommes pas des Martiens », autrement dit les Barbares décrits par la presse américaine Ses bouillants proconsuls, Matteo Salvini et Luigi Di Maio, vont assurément mettre un bémol à leurs excès polémiques. Ils sont intelligents, ils le feront. Déjà, vendredi, lors de la solennelle prestation de serment du gouvernement, le prétendu « barbare » Salvini, d’ordinaire débraillé, arborait une sublime cravate signée Marinella, qui est à la cravate ce que Ferrari est à l’automobile, la cravate des princes et des dandys. C’est, me semble-t-il, bon signe et devrait rassurer la Bourse.

Aujourd’hui, l’essentiel est que le président Mattarella ait échoué dans son coup d’État en gants blancs ; renoncé à céder au chantage de l’Europe de Bruxelles. Curieusement, ce fut l’excessive goujaterie d’un Allemand, Günther Oettinger, commissaire européen au Budget, qui fit échouer la manœuvre avec une déclaration cynique, méprisante (« Ce sont les marchés qui apprendront aux Italiens comment ils doivent voter ») qui, de Berlusconi à Renzi, indigna la classe politique dans son entier. Le tollé fut tel, Mattarella comprit alors qu’il ne lui était plus possible d’ignorer le vote populaire ; rappela, à contrecœur, Giuseppe Conte, Luigi Di Maio et Matteo Salvini au Quirinale. Vous connaissez la suite.

Cette fin en vérité miraculeuse – peut-être due à San Gennaro, le protecteur de Naples dont Luigi di Maio est un dévot – ne fait plaisir ni aux bourgeois de droite qui lisent Il Giornale ni aux bourgeois de gauche qui lisent La Repubblica. La bourgeoisie est indécrottable, Flaubert et Bloy l’ont observé avant moi. Tant pis pour elle, Avanti Popolo !

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
4 juin 2018


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