Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Sur deux suicides

Chronique du 15/06/2018

Certes, il y a le G7, victime au Canada du champion incontesté de la douche écossaise Donald Trump, la rencontre de celui-ci avec Kim Jong-un à Singapour, le championnat mondial de foot à Moscou, mais ces jours-ci c’est un tout autre événement qui m’émeut, me tient en éveil : un double suicide.

Le suicide du cuisinier américain Anthony Bourdain, 61 ans, qui s’est pendu dans la chambre d’un hôtel des environs de Strasbourg et celui d’Inés Zorreguieta, la plus jeune sœur de la reine de Hollande, 33 ans, dont « le corps sans vie » (comme disent les agences de presse) a été retrouvé dans son appartement de Buenos Aires.

Anthony Bourdain, célèbre dans son pays, était en France pour tourner une émission sur la gastronomie alsacienne ; il était beau gosse, en apparente bonne santé, passionné par son métier, et en outre il vivait depuis un an une histoire d’amour avec l’excellente actrice italienne, Asia Argento. Lorsqu’on est amoureux, plein de projets et que l’on descend dans un somptueux hôtel doté d’un spa, est-ce pour se pendre ? Voilà qui est déconcertant et pourtant tel fut le choix d’Anthony Bourdain.

Je ne le connaissais pas mais nous étions les dévots d’un même dieu, nous officions devant le même autel, celui du bien boire et du bien mangé. « Il y a un dieu dans la cuisine » : cette phrase d’Héraclite, je l’ai mise en épigraphe à un roman et je suis sûr qu’Anthony Bourdain l’avait faite sienne, lui aussi. De ce dieu, il était un des prêtres, moi un simple fidèle, mais une telle complicité crée des liens.

Avec la jeune Inèz Zorreguieta, les liens n’étaient pas moindres : elle avait soutenu à l’université de Buenos-Aires une thèse sur le suicide féminin, je suis entré dans la vie littéraire avec un essai sur le suicide chez les anciens Romains ; nous avons, l’un et l’autre, été soignés pour tendances paranoïaques ; nous étions l’un et l’autre des obsédés de la balance.

Un des grands diététiciens de notre temps, Christian Cambuzat, aimait à dire que ce qui fait le plus grossir c’est de ne se peser jamais. L’infortunée jeune femme, qui oscillait entre anorexie et boulimie, se pesait tout le temps. Comme je la comprends ! On peut vivre sans voiture, sans téléviseur, sans Internet, mais vivre sans balance n’est même pas imaginable.

La balance, nous invitant à la vigilance, nous préserve des kilos surnuméraires. Elle est donc un instrument salvateur ; mais simultanément elle est un instrument meurtrier qui peut nous pousser au désespoir. Regardez les photos de l’infortunée Inéz : une jeune femme au joli visage. Rondelette, assurément, petite boulotte si l’on veut, mais ne manquant pas de charme, une fille que beaucoup d’hommes auraient été heureux de prendre dans leurs bras. Pourtant, elle ne se plaisait pas, elle n’aimait pas celle qu’elle était et ne l’acceptait pas. Elle s’est tuée.

Que nous révèlent les suicides du fameux cuisinier et de la sœur cadette de la reine des Pays-Bas ? Que ce sont nos passions qui nous stimulent, nous inspirent de belles choses, font fructifier les talents que les bonnes fées ont déposés dans notre berceau. Ils nous disent aussi que ces mêmes passions peuvent, si elles échappent à notre maîtrise, nous rendre fragiles, vulnérables. La passion nous nourrit. L’obsession, elle, nous dévore.

J’irai allumer deux cierges pour Inéz et Anthony dans la chapelle dédiée à saint Ampelio, le patron de la petite ville de la Riviera où je suis présentement. Nous devons prier pour les êtres aimés, nous devons prier pour nous même, mais nous devons surtout prier pour les suicidés.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
12 juin 2018


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