Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Un bar, une librairie, un livre

Chronique du 05/07/2018

Nous avions trois bars accoutumés : celui de l’hôtel du Pont--Royal, celui de l’hôtel Lutetia et, de mai à septembre, celui de la piscine Deligny.

Celui du Pont-Royal a disparu. Deligny, son bar, son solarium, la cabine 41 contenant mes serviettes, mes maillots de bains, mes raquettes de ping-pong et ma jeunesse ont sombré dans les eaux de la Seine.

L’hôtel Lutetia, fermé depuis quatre ans pour travaux, s’apprête à rouvrir ses portes et les vieux habitués que nous sommes sont impatients d’apprendre ce que les nouveaux propriétaires ont fait de notre vaste et paisible bar, ainsi que des chambres où, ces cinquante dernières années, nous avons souvent vécu des heures délicieuses. Une impatience à laquelle se mêle un brin d’inquiétude mais le pire n’étant pas toujours certain nous ne perdons pas l’espoir d’être enchantés par notre proche découverte. Sursum corda !

Les Français se préparent aux vacances, à s’éparpiller aux quatre coins de la planète. Puis-je leur conseiller un livre à mettre dans leur valise ? Il s’agit d’un essai où j’ai eu la joie de retrouver mon cher Pyrrhon, mon cher Sextus Empiricus et bien d’autres : Le Scepticisme de Stéphane Marchand qui vient de paraître à la librairie philosophique J. Vrin.

Une librairie qui depuis ma dix-huitième année joue un rôle essentiel dans ma vie ; un des hauts lieux de la vie intellectuelle et spirituelle à Paris. Joseph Vrin, le merveilleux Monsieur Vrin, est mort en 1957. J’eus le privilège de le connaître quand j’étais en classe de philo, à dix-sept ans, et de le fréquenter durant les quatre derniers de sa vie. Que d’heures heureuses ai-je vécues dans la caverne d’Ali-Baba de la place de la Sorbonne ! Que de livres qui allaient bouleverser ma vie y ai-je découverts !

Ce fut chez Joseph Vrin que je découvris Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer, le Jacob Boehme de Koyré, Le Franz von Baader de Susisni, Apothéose du déracinement de Chestov, La Réaction païenne de Labriolle, j’arrête ici une liste fort longue avec le passionnant Les Sceptiques grecs de Victor Brochard dans la belle édition originale de 1887.

Ce livre de Brochard fut depuis lors un de mes livres de chevet, comme l’est Œuvres choisies de Sextus Empiricus paru en 1948 chez Aubier-Montaigne avec la précieuse introduction de Jean Grenier.

En mars 1972, la librairie J. Vrin publia un essai de Jean-Paul Dumont sur les origines du pyrrhonisme, Le Scepticisme et le phénomène. Il me plut mais je regrettai que M. Dumont crût devoir y rompre d’inutiles lances contre ce qu’il appelait la tradition cicéronienne. Même s’il est vrai que Cicéron opéra une certaine confusion entre Pyrrhoniens et Académiciens, il n’en reste pas moins que ce fut à travers l’œuvre de Cicéron que des générations de lecteurs découvrirent les beautés du scepticisme. Quand on attaque Cicéron dont j’admire les fécondes contradictions, je sors mes griffes.

Aujourd’hui, le scepticisme, c’est dans l’essai de Stéphane Marchand paru ce mois-ci chez Vrin que je vous invite à le savourer. En 2018 où les ahuris habités par des convictions imbéciles, les demeurés mentaux ivres de haineuses certitudes se font chaque jour plus arrogants, plus bruyants, le livre de Stéphane Marchand aura sur les enthousiastes, les dogmatiques et autres bavards donneurs de leçons l’effet salutaire d’une bonne douche froide.

Un livre donc à lire au bar du Lutetia, si celui-ci, nous le saurons incessamment, existe encore ou, s’il a rejoint ses homologues de la piscine Deligny et du Pont-Royal dans le non-être, à lire au jardin du Luxembourg, à l’ombre des arbres et sous la protection des Reines de France. Vive Joseph Vrin ! Vive Pyrrhon ! Quel bel été en perspective !

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
2 juillet 2018



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