Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Lubitsch, Salvini, Mélenchon, le joli mois d’août !

Chronique du 02/09/2018

Les raisons qu’un amoureux de Paris a d’y séjourner au mois d’août sont multiples, la première étant qu’en ce mois béni les grincheux Parisiens et leurs puantes automobiles sont partis ; qu’on n’y croise que des Chinois de bonne humeur et le nez en l’air qui, à force de chercher la Tour Eiffel, se payent des torticolis carabinés.

Cette année, nous avions une raison particulière de camper au quartier Latin, de n’en pas bouger d’un pouce : la passionnante rétrospective Ernst Lubitsch que nous offrait un cinéma de la rue Champollion. De grands classiques que nous connaissons par cœur, To be or not to be, The Shop around the corner, La Veuve Joyeuse, Sérénade à trois, le Ciel peut attendre, mais aussi deux films que le passionné de Lubitsch que je suis n’avait jamais vus : un film muet de 1926, Les surprises de la TSF, et Le Lieutenant souriant, tourné en 1931 avec comme protagonistes Claudette Colbert, Maurice Chevalier et l’épatante Miriam Hopkins. Vive le mois d’août à Paris !

Exprimer ses goûts cinéphiles, un écrivain français peut le faire sans déclencher des réactions hystériques. S’agissant de ses idées politiques, c’est une autre paire de manches. À l’époque où chaque jeudi je dégainais ma rapière à la une de Combat, Montherlant, qui était un attentif lecteur du journal dirigé par Philippe Tesson, me disait, mi-sérieux, mi-rieur : « Vous êtes complètement inconscient, avec vos chroniques, vous vous faites un ennemi par paragraphe ! » De fait, j’ai, dès ma descente dans l’arène publique, eu le chic pour être à contre-courant, indisposer. À Combat, puis aux Nouvelles littéraires, au Monde, à L’Idiot international. Aujourd’hui au Point. Je suis, hélas, incorrigible.

En ces jours de rentrée littéraire, je donne ce conseil à mes jeunes confrères qui publient leur premier roman : si vous voulez être aimés de tous, vivre tranquilles, contentez-vous d’écrire des romans, ne trempez jamais votre plume dans l’encrier du polémiste, ne devenez jamais une vox clamantis in deserto, ne prenez pas de risques.

À l’époque où l’ensemble de l’intelligentsia parisienne, athée, marxiste, léchait avec entrain le cul de l’ambassadeur soviétique et savourait ses petits fours rue de Grenelle, j’étais un des rarissimes jeunes romanciers qui dénonçaient les persécutions subies par l’Église orthodoxe russe, les camps de concentration et les asiles de fous où M. Brejnev enfermait les écrivains et les peintres non conformistes. J’étais si peu dans le ton du jour en ces années où le Tout Paris intello célébrait le jubilé de la Révolution de 1917, j’indisposais. Je venais à peine d’entrer dans la vie littéraire et déjà j’étais l’énergumène que les gens en place auraient volontiers muselé.

Je persisterai avec mon éloge du colonel Kadhafi ; mes considérations sur la criminelle politique étrangère des États-Unis ; mes quolibets à l’endroit de la lamentable social-démocratie française, de la sotte quakeresse Royal, du consternant Pingouin Hollande ; mon refus de l’imbécile ordre moral qui, venu des ligues puritaines américaines, triomphe désormais dans le pays de La Fontaine et de Fragonard, y étouffe, l’une après l’autre, nos plus charmantes libertés.

Eh bien, en ce joli mois d’août 2018, je vais continuer à nager à contre-courant. À faire, par exemple, l’éloge de Matteo Salvini, l’intelligent, talentueux et courageux ministre de l’Intérieur italien. J’ai été surpris par la méconnaissance de la réalité italienne qu’a manifestée voilà quelques semaines Emmanuel Macron, qu’a manifestée dimanche Jean-Luc Mélenchon. Voilà plus de cinq ans que chaque jour, chaque nuit, l’Italie repêche, sauve, accueille, nourrit, soigne des centaines de milliers d’exilés venus du Moyen-Orient et d’Afrique ; voilà plus de cinq ans que l’Europe dite de Bruxelles laisse l’Italie se débrouiller seule, témoigne à son égard une écœurante absence de solidarité.

Il faut à Macron et à Mélenchon un sacré culot et un singulier mépris de la vérité pour oser accuser l’Italie de manquer de générosité, de sens de l’hospitalité. Qu’ils aillent donc à Vintimille voir la tête des malheureux noirs échoués sur les côtes italiennes que des dizaines de CRS et de gendarmes armés jusqu’aux dents empêchent de pénétrer en France. S’il y a, dans cette tragédie africaine, un manque du sens de l’hospitalité il n’est certainement pas italien.

Ce n’était pas je ne sais quelle OMG que vous deviez, cher Jean-Luc Mélenchon, faire applaudir dimanche, c’était la marine italienne qui depuis cinq ans fait preuve d’un dévouement et d’un courage en vérité admirables. Vous le savez, j’ai été votre tifoso (ce mot italien est ici le bienvenu) en 2012, puis en 2017, et hier encore j’ai applaudi à maintes reprises votre belle allocution ; mais en ce qui regarde l’Italie, vous avez tout faux. Refuser d’entendre Matteo Salvini sous le prétexte qu’il est « d’extrême-droite » est idiot. Vous souvenant du proverbe « Le diable lui-même porte pierre », vous seriez mieux inspiré, et le président de la République le serait lui aussi, d’écouter ce qu’il dit. Car les propos de Matteo Salvani sur l’immigration africaine, sur les capacités de l’Italie à l’accueillir et à l’intégrer, sur les devoirs de ses alliés européens, sont lucides, véridiques.

La social-démocratie a toujours eu des peaux de saucisson sur les yeux, son impuissance à prendre conscience de la réalité est proverbiale, mais vous, président Mélenchon, vous Monsieur le président de la République, vous n’êtes, ni l’un ni l’autre, des sociaux-démocrates. Ouvrez les yeux.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
29 août 2018


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