Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Plaidoyer pour Zemmour

Chronique du 07/10/2018

Les listes de proscription, les intellos parisiens ont ça dans leurs gènes. Mettre un confrère au ban, le vouer aux gémonies, l’anathématiser, lui coller au front l’étoile du lépreux, le transformer en sulfureux infréquentable, tel est leur sport favori. Dénoncer, ils adorent ça.

Ce n’est certes pas nouveau, l’expression « crier haro sur le baudet », nous la devons à La Fontaine, mais il me semble que, grâce à ce que l’on appelle « les réseaux sociaux », les glapissements des sycophantes bénéficient désormais de résonances dont ils ne disposaient pas au dix-septième siècle.

La méchante querelle que le landerneau médiatique fait ces jours-ci à Éric Zemmour me rappelle la lettre ouverte où une centaine de mes confrères exigeaient que Richard Millet fût chassé du comité de lecture des éditions Gallimard ; les protestations d’une ligue pour la défense de la vertu animée par une sénatrice de droite lorsque le jury du prix Renaudot couronna mon essai au titre prophétique Séraphin, c’est la fin !. Protestations que des milliers de vertueux internautes relayèrent bruyamment.

C’est pourquoi, au risque de déplaire à la tourbe délatrice, je désire ici dire quelques mots pour la défense de l’impétueux Zemmour.

Je ne partage pas toutes ses analyses. Le prénom Hapsatou ne me choque pas, je le trouve même charmant. Mon ex-femme, comme moi d’origine russe, se prénomme Tatiana et, après mon divorce, une des femmes que j’ai le plus aimées, d’origine maghrébine, portait le doux nom d’Aouatife. J’aurais été fort triste si l’une ou l’autre de ces jolies filles avait cru devoir changer de prénom. La Famille Fenouillard est, depuis l’enfance, un de mes livres de chevet, je le relis au moins une fois par an, mais je ne troquerais pas Tatiana et Aouatife pour Cunégonde et Artémise.

Cela dit, en France, depuis toujours, la coutume est de franciser les prénoms étrangers. Jules Vernes a écrit Michel Strogoff, et non Mikhaïl Strogoff ; les premiers éditeurs français du comte Tolstoï l’ont, sans hésiter, appelé Léon Tolstoï, et non Lev Tolstoï. Exilés en France après la Révolution bolchevique, obligés, comme tous les Russes blancs, de transcrire à la Préfecture de Police leurs papiers d’identité, le grand-duc Cyrille, chef de la Maison impériale, le grand-duc André et le grand-duc Gabriel (en l’honneur desquels, soit dit par parenthèse, mon frère aîné et moi nous portons ces prénoms) choisirent, comme une évidence, non la forme russe, Kiril, Andrei et Gavriil, mais la forme française, la forme bien de chez nous.

Aujourd’hui, les journaux français se ridiculisent lorsqu’ils parlent du patriarche Kiril de Russie, du roi Felipe d’Espagne. Nous devons écrire le patriarche Cyrille, le roi Philippe, comme nous écrivons le pape François et non le pape Francesco.

Sur le fond, Éric Zemmour a donc raison. Toutefois, je lui demande de fermer les yeux, de murmurer doucement « Hapsatou, Aouatife, Tatiana » et de convenir avec moi qu’il s’agit là d’une bien délicieuse musique.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
25 septembre 2018


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