Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Maurice Genevoix, écrivain pour mulots ?

Chronique du 11/11/2018

Dans le superbe hôtel particulier de la rue Garancière qu’occupait dans les années 70 du siècle dernier le groupe composé par les éditions Presses de la Cité, Plon, Julliard, du Rocher, Christian Bourgois, les murs du couloir qui menait au bureau du grand patron, Sven Nielsen, étaient ornés de portraits d’auteurs de la Maison, mais uniquement d’auteurs académiciens et officiers supérieurs. Ce grand éditeur que fut M. Nielsen publiait aussi, de Dominique de Roux à Bibi (comme dirait le président Macron), de jeunes auteurs, mais n’étant ni galonnés ni sujets académiques, nous n’eûmes jamais droit à nos bobines encadrées au mur.

En revanche, la photographie de Maurice Genevoix trônait, bien visible, non loin de celle du général de Gaulle dont Plon avait eu l’honneur de publier les Mémoires de guerre. Par ailleurs, sa fille, Sylvie Genevoix, une jolie et charmante jeune femme, occupait une place d’importance auprès de Sven Nielsen. Soit dit par parenthèse, Sylvie Genevoix, qui me témoignait de la sympathie, me fit un superbe cadeau : la première édition en six ravissants volumes reliés du véritable texte des mémoires de Casanova, Histoire de ma vie, publié chez Plon en coédition avec les éditions Brockhaus (de Wiesbaden) qui depuis l’année 1820 tenaient le précieux manuscrit enfoui dans leur coffre-fort et refusaient de le montrer à qui que ce fût, pas même à Stefan Zweig qui avait souhaité le consulter à l’époque où il écrivait son essai sur le Vénitien.

En 1971, Dominique de Roux qui outre à être écrivain, était également éditeur et occupait une place de directeur littéraire chez Sven Nielsen, publia chez Christian Bourgois un carnet intime, Immédiatement, où il faisait feu de tout bois, éreintant ses adversaires, égratignant certains de ses plus proches amis.

Que Dominique se payât la tête d’Alain Robbe-Grillet et de Roland Barthes, Sven Nielsen s’en fichait comme de sa première barboteuse ; mais quand, feuilletant le livre, il tomba, page 177, sur cette phrase d’une concision digne de Salluste : « Maurice Genevoix : écrivain pour mulots », il piqua une colère noire, cette insolence envers le digne habit vert, lui aussi auteur de la maison, était à ses yeux intolérable. Il ficha illico Dominique de Roux à la porte et je n’étonnerai personne en ajoutant que dans notre petit milieu littéraire, toujours si opportuniste et lâche, nous ne fûmes pas nombreux à prendre la défense de ce dernier.

L’écrivain pour mulots va donc entrer au Panthéon. J’avais de l’amitié pour Sylvie Genevoix, j’ai de la considération pour son poilu de papa, mais s’il y avait un écrivain soldat de la guerre 14-18 à faire reposer aux côtés de Voltaire et de Rousseau, c’était soit Henri Barbussse, soit Henry de Montherlant. Le Feu et Le Songe sont deux des plus beaux romans français qu’ait inspirés la Première Guerre mondiale, et l’auteur du Songe, Henry de Montherlant, est en outre celui du magnifique Chant funèbre pour les morts de Verdun que notre ministre de l’Éducation nationale devrait, en ces jours d’«itinérance mémorielle » (sic), faire lire dans tous les lycées de France.

Montherlant et Barbusse au Panthéon, cela aurait eu un sens. Je crains que tant d’honneur pour l’académicien Genevoix ne soit un peu écrasant. Je me console en songeant qu’au paradis des éditeurs ce choix du président Macron aura inondé de joie le premier éditeur des Moins de seize ans, le respectable Sven Nielsen.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
8 novembre 2018


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