Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Mes trois joies de l’automne

Chronique du 17/11/2018

1°) La résurrection des Lettres françaises dans nos kiosques. Renouer avec le plaisir de tenir entre nos doigts le célèbre journal d’Aragon aux destinées duquel président désormais ses héritiers spirituels, les poètes Jean Ristat et Franck Delorieux, nous rend – au cas où nous l’aurions perdue – confiance en l’avenir de la presse littéraire et artistique ; en l’avenir de l’intelligence.

2°) La parution chez un éditeur de province, Bleu autour, d’un roman de Véronique Bruez, Une Jatte de fraises, biographie rêvée, réinventée d’un peintre strasbourgeois du XVIIème siècle tombé dans l’oubli, Sébastien Stoskopff. Ce livre d’art, qui est aussi, pour parler le jargon à la mode, une autofiction, en français on dirait un autoportrait, un roman autobiographique, j’en ai adoré le mixte de mélancolie et de gaité, la précision du style, la richesse du vocabulaire, la justesse des descriptions, la vivacité du récit. Je me réserve de dire ailleurs de manière plus développée – aux Lettres françaises précisément – l’intérêt et l’admiration que j’éprouve pour Véronique Bruez, assurément un des meilleurs écrivains de sa génération, mais ici, aujourd’hui, je conseille à tous ceux qui ont confiance en mon jugement et partagent mes enthousiasmes artistiques, de lire Une Jatte de fraises, un livre étonnamment beau et stimulant. Je leur prédis une grande joie de lecture ; ils en sortiront heureux. Oui, enrichis et heureux.

3°) Invité le 12 novembre par François d’Orcival à assister, quai Conti, à la séance publique annuelle de l’Académie des sciences morales et politiques, j’ai été enchanté d’entendre M. Jean-Robert Pitte, qui en est le Secrétaire perpétuel, évoquer (à propos de la guerre de 1905 contre le Japon) « la grande puissance européenne » qu’est la Russie. Pourquoi sait-on sous la Coupole que la Russie est une nation européenne et pourquoi, quelques centaines de mètres plus loin, au Quai d’Orsay, persiste-t-on à le nier, à mettre la Russie dans le même sac que les États-Unis et la Chine ; à parler de la Russie comme si elle n'appartenait pas à l’Europe, comme si Pouchkine, Tolstoï, Chestov, Akhmatova n’étaient pas des écrivains aussi européens que le sont Vigny, Hugo, Bergson et Catherine Pozzi ? Déjà, la veille, le 11 novembre, j’avais été heureux de voir Vladimir Poutine sous l’Arc de Triomphe. Il rappelait par sa présence que sans la victoire russe de Stalingrad il n’y aurait pas eu de débarquement américain en Normandie ; plus encore, sa présence rappelait que sans l’amitié que le tzar Nicolas II portait à la France, sans la déclaration de guerre de la Russie à l’Allemagne, sans le sacrifice des soldats russes qui, sous le commandement du grand-duc Nicolas, permirent sur le front de l’Est que s’opéra sur le front de l’Ouest la victoire de la Marne, la Première Guerre mondiale aurait peut-être eu une autre issue. Quand j’étais enfant, dans ma famille, dans la colonie russe de Paris, les officiers de l’armée impériale en exil souffraient de n’avoir pas pu défiler sur les Champs-Élysées aux côtés des Anglais, des italiens, des Belges, des Américains. La faute n’était certes pas la leur, elle incombait à Vladimir Lénine et à la paix séparée que celui-ci avait signée avec les Allemands à Brest-Litovsk, un an plus tôt, mais leur tristesse et l’injustice qu’ils avaient subie n’en étaient pas moins douloureuses pour autant.

C’est pourquoi j’ai été si content de voir, le 11 novembre 2018, un autre Vladimir, Vladimir Poutine, sur ces mêmes Champs-Élysées. La Russie, puissance européenne, fidèle amie de la France, retrouvait à l’occasion de cet émouvant centenaire la place à laquelle elle a droit.

Ces trois joies automnales, je les savoure exquisément.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
16 novembre 2018


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