Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Un vent de Fronde s’est levé ce matin

Chronique du 09/12/2018

Nommer, c’est faire exister, reconnaitre l’existence. Nomen est omen disaient les anciens Romains. Dans Harry Potter il est périlleux de nommer le mage noir Voldemore, mieux vaut, quand on l’évoque, user de voies détournées. Ce qui m’a frappé dans le discours prononcé par le chef de l’État mardi matin, c’est qu’à aucun moment il n’a nommé les gilets jaunes. Il a évoqué avec bienveillance les « concitoyens » mécontents de leur sort, mais les nommer, non, il ne leur a pas fait cet honneur. Dans le Dernier tango à Paris de Bertolucci, ce n’est qu’à la fin de leur histoire de coucheries que le personnage incarné par Marlon Brando demande son prénom à sa jeune maîtresse, qu’enfin il ose la nommer. Son premier signe de reconnaissance, d’amour. Mais alors il est déjà trop tard.

Le mardi après-midi, chez Gallimard, j’ai feuilleté le nouveau tome des Cahiers 1931-1938 de Martin Heidegger qui sortira bientôt en librairie. Page 141, je suis tombé sur ces lignes qui m’ont fait illico penser au discours du président Macron entendu le matin :

« Plus une révolution est originale et englobante, plus résolument on se décide pour l’État, plus l’explication avec les forces débordantes devient essentielle ».

Le discours présidentiel de mardi est certes un début d’explication, mais si le chef de l’État souhaite ne pas être « débordé » par cette révolte « englobante » (Heidegger dixit), je lui conseille amicalement de mettre dans ses propos plus d’humanité, de simplicité. Si j’osais, j’ajouterais plus de tendresse. Au collège nous avons tous appris les mots griffonnés de sa propre main par Louis XIV, vieillard, sur un projet de jardin que lui avait soumis Le Nôtre : « J’y voudrais plus d’enfance. »

Emmanuel Macron a raison de se refuser aux postures démagogiques ; a raison aussi d’avoir le courage de déplaire. Dans la vie politique les démagogues sont une calamité. Cela dit, quand on pense à la manière inattendue dont les événements se précipitèrent en 1648, 1830 et 1848 (je choisis à dessein des dates moins dramatiques que 1789 et 1917), si le chef d’État ne parvient pas à trouver dans son cœur ou, à défaut de cœur, dans ses dictionnaires les mots aptes à être entendus, compris, acceptés par les gilets jaunes, on peut imaginer le pire. « Un vent de Fronde s’est levé ce matin, je crois qu’il gronde contre le Mazarin. » À défaut d’Heidegger, qu’Emmanuel Macron relise Vingt ans après. Notre cher Dumas a tout dit.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
30 novembre 2018


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