Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


De Jouanno a Cyrano

Chronique du 13/01/2019

Relevant de maladie, je pars en convalescence pour l’Italie où j’espère recouvrer mes forces. Je fais une pause sur la Côte d’Azur. Assis dans un fauteuil de la Promenade des Anglais, sous un superbe soleil, je lis Nice-Matin. j’y apprends avec tristesse la mort, à quatre-vingt-quinze ans, de Mme Jeanne Augier, la propriétaire du Negresco. Le journal lui consacre deux pages. Elle les mérite. Avec cette femme extraordinaire disparait l’ultime figure de la Nice élégante, raffinée, créée au XIX° siècle par des aristocrates russes et anglais, qui existait encore dans mon enfance et mon adolescence, aujourd’hui disparue, remplacés par la Nice des nouveaux riches et du tourisme de masse.

J’y lis aussi que Mme Chantal Jouanno gagne 14666 euros par mois, ce qui est à peu près ce qu’en 2018 j’ai gagné en un an, mais à l’encontre des jaloux qui crient au scandale, je juge cela naturel et je l’approuve. La jeune et belle ex-sénatrice Jouanno est énarque, sa carrière universitaire et professionnelle est brillantissime, elle est devenue un des plus hauts fonctionnaires de la République. Qu’elle reçoive chaque mois un beau chèque, c’est normal. Moi, je suis un écrivain, c’est-à-dire un funambule et un saltimbanque. Les acteurs, les peintres, les écrivains qui ont la passion de leur art l’ont choisi délibérément. Ils savent que leur destin est l’incertitude, la bohème ; ils pressentent que dans l’ordre social et financier cela ne va pas être de la tarte. Cependant ils l’acceptent avec tous les risques que cela comporte. « La cigale, ayant chanté tout l’été… »

De ma vie, je n’ai jamais touché un salaire, je n’ai jamais eu un jour d’arrêt maladie, un jour de congé payé, un jour de chômage. Si j’avais voulu la sécurité, les honneurs, je n’aurais pas choisi la voie que j’ai choisie, écrit les livres que j’ai écrits. J’ai 82 ans, je touche une retraite de 826 euros (qui paye le loyer et l’électricité du studio que je loue au quartier latin), je n’ai pas de fortune personnelle, mes livres n’ont pas les tirages de Harry Potter, sans l’aide du CNL je ne m’en sortirais pas, mais je n’aurais pas voulu une autre vie que celle que j’ai. Que Mme Chantal Jouanno gagne infiniment plus d’argent que je n’en gagne, c’est dans l’ordre des choses et, je le répète, c’est très bien. Tout est très bien, toujours, c’est ce que mes maîtres stoïciens m’ont enseigné, et cet enseignement, si on le fait sien, est un précieux trésor.

J’évoque ci-devant les ventes de Harry Potter. J’ai une grande admiration pour Mme Rowling et pour le monde qu’elle a créé. Je suis extrêmement heureux que l’argent qu’Antoine Gallimard gagne avec les tomes de Harry Potter lui permettent d’amortir les pertes qu’il fait avec ceux de mon journal intime. L’écrivain fêté, célébré et l’écrivain qui l’est moins sont l’un et l’autre nécessaires à l’éditeur ; chacun d’eux joue son rôle.

De même, à comparaison de Mme Jouanno qui occupe une place d’importance dans la société, je ne sers à rien, je ne suis rien ; cependant si je suis là, si mes livres existent, c’est sans doute parce que Dieu en a décidé ainsi. Peut-être ai-je moi aussi, pour bizarre que cela soit, ma clandestine utilité.

Le hasard permet parfois à l’écrivain d’heureuses transitions. La promotion de l’ENA à laquelle appartient Chantal Jouanno se nomme Cyrano de Bergerac. Eh bien, lisant Nice-Matin, j’y ai appris qu’au cinéma Variétés, boulevard Victor-Hugo, aurait lieu à 13 h 40 la première projection du film d’Alexis Michalik consacré à Edmond Rostand et à la création de son Cyrano de Bergerac.

Je ne pouvais pas ne pas m’y rendre. Le Cyrano de Rostand est l’un des personnages de fiction que j’admire le plus (avec le Manfred de Byron, l’Athos d’Alexandre Dumas, l’Aliocha Karamazov de Dostoïevski) ; c’est une pièce que j’adore et relis chaque année ; en outre, une jeune comédienne que j’ai beaucoup aimée m’en avait offert le volume à l’époque où elle était l’élève de Jérôme Savary à l’École du Théâtre National de Chaillot. Si je ne me fais pas incinérer je demanderai à ce que cet exemplaire de Cyrano de Bergerac que jadis m’offrit Marie D. soit déposé dans mon cercueil.

J’écris ces lignes au sortir du cinéma Variétés. Le film m’a enthousiasmé, bouleversé. C’est un film en l’honneur des comédiens et des écrivains, en l’honneur des gens de théâtre, en l’honneur des funambules et des saltimbanques. Depuis Les Enfants du Paradis de Marcel Carné, c’est le plus beau film français sur le monde du théâtre que j’aie vu. Bravo et merci, Alexis Michelik ! Et, chère Chantal Jouanno, allez-le voir sans tarder. Il vous rendra plus apte à résister aux attaques, vous métamorphosera en cadet de Gascogne et ainsi vous ferez cocus tous les jaloux !

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
11 janvier 2019


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