Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Les nouveaux embarras de Paris

Chronique du 18/06/2019

Voici le texte intégral de la chronique, parue le mardi 18 juin 2019, dont Le Point a publié une version censurée, mutilée, sans en avoir auparavant parlé à l’auteur, obtenu son autorisation.


De retour de Naples, je suis illico embouti par une trottinette sur le trottoir du boulevard Saint-Germain. En un mois d’absence (j’ai quitté Paris au lendemain de l’incendie de Notre-Dame), la physionomie de mon quartier s’est modifiée de façon spectaculaire. Partout des trottinettes, partout des Chinois. Parfois, des Chinois à trottinettes, mais le plus souvent des Chinois en troupeaux qui, dans nos vieilles rues étroites, avancent en rangs serrés, tels des zombies, sans que jamais leurs regards ne croisent les nôtres. Bizarre sensation d’être inopinément plongé dans Les morts ne meurent pas, le nouveau film de Jim Jarmusch. Ces morts-vivants, je les avais déjà croisés à Venise entre le pont du Rialto et la place Saint-Marc. Les voici à présent entre Saint-Nicolas du Chardonnet et Saint-Thomas d’Aquin.

Celui qui m’est entré dedans à trottinette non loin du cinéma Le Danton n’était pas un Chinois, mais un jeune Parisien, courtois et confus. Au demeurant, il ne m’a rien cassé. Toutefois, et j’attire sur ce point l’attention de notre mairesse, Mme Hidalgo, il est hors de question que je meure sous les coups d’une trottinette. Si je dois mourir écrasé, que ce soit par une Rolls-Royce ou une Ferrari. La mort est une, mais les façons de mourir sont multiples.

On m’objectera qu’en ce qui regarde le salut de mon âme pécheresse, trottinette ou Ferrari, c’est kif-kif bourricot ; soit, mais il ne suffit pas d’échapper à l’éternelle damnation ; il faut aussi savoir quitter cette bonne vieille Terre en dandy. La trottinette est irrémédiablement peu dandy.

L’ultime épouse de Sacha Guitry mourut renversée par une bicyclette rue du faubourg Saint-Honoré. Voilà une bien triste mort. Triste parce qu’elle frise le ridicule. Certes, cette vieille dame sortait de chez Hermès, elle aura donc vécu jusqu’au dernier moment parmi la beauté, l’élégance, mais c’est une piètre consolation. Je rêve pour moi d’une autre fin.

Pour dire la vérité, les seules morts qui me plaisent sont celles de Sardanapale et de Pétrone. Ou encore celle que, dès mes premiers pas dans la vie littéraire, j’ai célébrée : celle à laquelle réfléchissent Cléopâtre et Antoine lorsque, après la bataille d’Actium, ils fondent la société de Ceux qui meurent ensemble en quête d’une mort qui soit prompte, sans douleur et voluptueuse.

En juillet 2000, Alec Guinness téléphona à Franco Zeffirelli et lui dit : « Je suis sur le point de quitter ce monde infâme où tout ce qui m’était cher est en train de disparaître. » L’immense acteur devait mourir un mois plus tard. Samedi dernier, c’est Franco Zeffirelli qui a été rappelé à Dieu. L’un et l’autre incarnaient une société, un savoir vivre, un univers esthétique et sensible dont les ultimes représentants auront, eux aussi, bientôt disparu. Déjà une sorte de brume nous enveloppe. L’avenir, ce sont les zombies chinois. Nous, nous sommes les derniers des Mohicans.

Durant mon enfance et mon adolescence, j’ai d’abondance sillonné les rues de Paris, d’abord à vélo, puis en Solex (je fus un des deux premiers jeunes garçons parisiens à posséder un Solex, source inépuisable de prestige auprès des filles de Sainte-Marie de Neuilly et de l’Institut de La Tour). Jamais il ne m’est venu à l’idée ni de brûler un feu rouge ni de rouler sur le trottoir. J’aimerais que l’on m’expliquât par quel miracle tant de cyclistes imbéciles se croient aujourd’hui autorisés à le faire ? Est-ce en vertu d’un édit de la mairesse ? d’un décret du préfet de Police ? Et nous, les piétons, qui traversons au feu vert et marchons sur les trottoirs, devons-nous accepter le comportement de ces débiles mentaux ou sommes-nous autorisés à leur foutre notre main dans la gueule ?

Les élections municipales auront lieu en 2020. Aux précédentes élections j’avais voté Jean Tibéri, puis Bertrand Delanoë, puis Anne Hidalgo. L’an prochain, si je suis encore en vie, je voterai pour le candidat qui dans son programme aura inscrit une lutte sans merci contre les goujats à trottinette et à vélo.

Une fois ceux-ci maîtrisés, la tâche du nouveau maire (ou de la nouvelle mairesse) sera de nous guérir du cancer touristique, en particulier des zombies compatriotes de feue l’impératrice Tseu Hi et des obèses Amerloques en short qui exhibent leurs hideux mollets poilus. Qu’elle soit de droite ou de gauche, la future équipe de l’Hôtel de Ville aura le même ennemi à combattre : la mauvaise éducation, la vulgarité, le sans-gêne. C’est un vaste programme.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
18 juin 2019


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