Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Les quakers et les homards

Chronique du 23/07/2019

L’Église est faite pour les pécheurs, non pour les saints qui, eux, pourraient à la rigueur s’en passer. D’où ma passion pour la théologie et la tristesse que j’éprouve à observer la déchristianisation galopante, les églises vides, la nullité métaphysique de tant d’évêques et de prêtres qui, incapables de galvaniser les fidèles avec la paradoxale, enivrante folie d’un Christ incarné du Saint-Esprit et de la Vierge Marie, d’un Christ mort et vainqueur de la mort, réduisent ce prodigieux mystère à un activisme social plat comme une crêpe doublé d’un moralisme obsédé par les histoires de quéquettes. Quel ennui !

Comment de tièdes chrétiens qui ne pratiquent plus, ne puisent plus leur force dans les sacrements de l’Église, ne font plus baptiser leurs enfants, ne leur parlent jamais du Christ, pourraient-ils, dans nos villes et nos campagnes, ne pas être rapidement balayés par une foi nouvelle, conquérante, dont les sectateurs se prosternent cinq fois par jour pour proclamer que seul Dieu est Dieu et que Mahomet est son prophète ?

Certains indécrottables bouffeurs de curé aimeraient que l’on profitât de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame pour la transformer en musée, à l’imitation de ce que firent les bolcheviques à Notre-Dame-de-Kazan, de ce que font les Turcs à Sainte-Sophie. Peut-être ont-ils raison. Si la mission essentielle de l’Église n’est plus de nous permettre de participer à la vie divine par le truchement des sacrements, mais de faire de l’action sociale et de prôner un code sexuel répressif, les esprits libres peuvent sans regret lui tourner le dos.

Pour dire vérité, à une Notre-Dame devenue musée je préfèrerais une Notre-Dame transformée en mosquée, comme il advint à Damas où la cathédrale orthodoxe des premiers siècles de l’ère chrétienne se métamorphosa en mosquée des Omayyades. Au moins, pouvons-nous continuer à y brûler de l’encens, à y prier. Saint Jean Damascène n’y prône plus mais chrétiens et musulmans y vénèrent ensemble le tombeau de saint Jean Baptiste. C’est dans cette église devenue mosquée que, selon la tradition, doit s’opérer la seconde venue du Christ, au moment du Jugement dernier.

Le honteux lynchage médiatique dont vient d’être victime M. François de Rugy nous éclaire sur ce qu’il reste de ce qui fut le catholicisme français : le rêve de la divino-humanité enseigné par les Pères de l’Église, par Pascal, par Bossuet, ne fait plus rêver personne ; en revanche, nous assistons, écœurés, au triomphe d’un misérable ordre moral venu tout droit des ligues puritaines d’Amérique du Nord. La France de Rabelais, de Villon, de la Fontaine, de Ninon de Lenclos, de Fragonard, du cardinal de Bernis, de Voltaire, de Mirabeau, de Baudelaire a en moins de quarante ans (mes lecteurs le savent, pour moi la catastrophe a débuté en 1982) été réduite au silence. Désormais l’on n’entend plus que les vociférations des quakeresses et des pharisiens hypocrites ; la voix d’une France cafarde où seuls ont la parole les dénonciateurs, les inquisiteurs, les pourvoyeurs de listes de proscription.

Le spectacle des justiciers de droite et de gauche qui ont en public lynché, assassiné socialement M. François de Rugy ; de ces petits-bourgeois drapés dans leur soif de vertu, feignant de s’indigner des excès fastueux du prétendu criminel est un des plus répugnants auxquels j’aie assisté de ma vie.

En 1943, dénoncer à la Gestapo les gens à qui l’on voulait du mal s’appelait dénonciation et était frappé d’infamie. En 2019, dénoncer n’est plus une infamie ; c’est devenu un acte louable, nécessaire, une exigence de transparence. Quasi une religion et mon ami Yann Moix a, dans la dernière livraison de la revue La Règle du Jeu, raison de parler d’une « religion de la transparence ».

Désormais, les vainqueurs sont ceux que Nietzsche appelle « les hommes du ressentiment ». Nous assistons au triomphe conjugué des jaloux. La jalousie sexuelle et la jalousie sociale, quel abject monstre à deux têtes ! Les vertueux citoyens qui nous invitent à boycotter les films de Woody Allen parce que sa vie privée n’est pas exemplaire sont les mêmes qui ont massacré François de Rugy, l’ont réduit à la démission.

Dans de si tristes conditions, que faire ? Comment résister à la grandissante imbécillité ? Je ne vois qu’un moyen : inviter une jolie lycéenne qui vient d’avoir son bachot à déjeuner au Fouquet’s pour y savourer un homard arrosé d’une bouteille de vin jaune de Château-Chalon, mon vin préféré.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
23 juillet 2019


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