Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


« Pour me succéder à la tête de l’Etat… »

Chronique du 12/03/2007

Ayant récemment exprimé aux héritiers de Pierre Boutang mon inquiétude touchant le fait que neuf ans après la mort du philosophe la publication de ses carnets intimes inédits, la réunion en un fort volume de ses éditoriaux d’Aspects de la France et de La Nation française ne connaissent pas encore ne fût-ce qu’un début d’exécution, j’ai relu, nostalgique, quelques numéros de ce dernier hebdomadaire auquel, dans ma jeunesse, et avant même que parût mon premier livre, j’eus le plaisir de collaborer.

Dans une de mes chroniques, parue à La Nation française du 21 octobre 1965 1, après avoir déploré « cette pitrerie démagogique de l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel », je précise :

« L’important est de mettre à l’Elysée quelqu’un qui soit capable de sauvegarder ce que la politique étrangère gaulliste a de bénéfique pour le pays. On prête ce mot au général de Gaulle : « Pour me succéder à la tête de l’Etat, il faut quelqu’un qui puisse dire non aux Américains. » Ce souci du général est aussi le nôtre et nous n’avons pas, le 5 décembre, l’intention de livrer la France à un nouveau Yalta. »

Le 5 décembre 1965 était la date du premier tour de l’élection présidentielle où les principaux candidats étaient le général de Gaulle, François Mitterrand, le démocrate-chrétien Jean Lecanuet et l’avocat d’extrême–droite Jean-Louis Tixier-Vignancour. Entre décembre 1965 et avril 2007 beaucoup d’eau a certes coulé sous les ponts, mais pour l’essentiel la décision qui nous incombe (quelle que soit la diversité de nos opinions touchant les bienfaits ou les méfaits de l’élection du président de la République au suffrage universel) demeure inchangée : nous devons envoyer à l’Elysée un candidat propre à dire non aux Etats-Unis, apte à inspirer une politique européenne qui ne soit pas assujettie aux diktats de l’impérialisme amerloque, capable de rendre à la France et à l’Europe la maîtrise de leur destin.

Dans une autre livraison de La Nation française, datée du 10 février 1965, Pierre Boutang écrit : « La vérité du nationalisme est de ne jamais admettre que l’histoire mondiale puisse résorber l’histoire singulière, effacer les couleurs du monde », mais aussitôt après il condamne une forme de nationalisme « négative et desséchée », appelant de ses vœux « un nationalisme mesuré, accordé à l’histoire réelle ».

Voilà me semble-t-il des lignes à méditer, car le message qu’elles expriment réconcilie les exigences de la nation avec le désir de créer une Europe unie, puissante, prête à vaincre la guerre d’hégémonie déclarée par les autres continents. On entend souvent dire que les électeurs se soucient peu de la politique étrangère de leur pays et que c’est la raison pour laquelle, durant une campagne électorale, les candidats s’attachent principalement à développer des points qui touchent la situation économique et sociale, la vie de tous les jours. C’est vrai, mais en partie seulement, et d’une manière ou d’une autre la politique étrangère rattrape toujours ceux qui l’avaient imprudemment négligée. Cela s’est récemment avéré en Italie où ce n’est ni sur l’augmentation des impôts ni sur le Pacs ni sur tel autre thème de politique intérieure qu’est tombé le gouvernement de M. Romano Prodi, mais sur l’Afghanistan. Le discours prononcé au Sénat par le ministre des Affaires étrangères, M. Massimo D’Alema, était pourtant remarquable. Un conseiller et ami de Silvio Berlusconi, le sénateur Marcello Dell’Utri, l’a reconnu dans un entretien accordé au Corriere della sera au lendemain de la chute du gouvernement Prodi : « D’Alema a fait un discours de grande élévation et de bon sens qui a plu à beaucoup d’entre nous dans le camp adverse. »

Le talent de D’Alema n’a pas suffi à sauver le patchwork gouvernemental cousu par Prodi après sa victoire qui n’avait tenu qu’à un fil aux élections législatives de l’an dernier. La question des bases américaines, en particulier celle de Vicenza, celle de la présence des troupes italiennes en Afghanistan sont en effet trop brûlantes pour qu’un gouvernement qui prétend incorporer la gauche extrême, la gauche caviar et le centre mou puisse espérer avoir une politique étrangère cohérente, une politique tout court. La politique internationale demeure en Europe la clef de voûte d’un programme électoral sérieux, qu’il soit législatif ou présidentiel. En politique intérieure, les promesses des candidats souvent se ressemblent : si vous m’élisez, je baisserai les impôts, j’augmenterai les retraites, je donnerai un emploi aux bacheliers et je raserai gratis les messieurs, même les islamistes barbus jusqu’au nombril. Pour la politique extérieure, c’est une autre musique, les aspirants au pouvoir sont contraints d’abattre leurs cartes. Ce ne sont donc pas les gloussements populistes (et en tailleur Chanel) qui en avril prochain détermineront notre vote, mais les engagements pris par les candidats en ce qui regarde leur action européenne et mondiale.


Gabriel Matzneff
L'Indépendance, n°37, mars 2007

1: Recueillie en 1995 dans Le Dîner des mousquetaires.


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