Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Emplissons les églises !

Chronique du 01/12/2006

En 1815, alors âgé de vingt-sept ans, résidant à Dresde, Arthur Schopenhauer a une conversation avec le poète Ludwig Tieck, de quinze ans son aîné. A un moment de la discussion Tieck se met à parler de Dieu. Schopenhauer, comme piqué par une tarentule, se lève d’un bond et avec un ricanement goguenard lui lance : « Quoi ? Vous avez besoin d’un Dieu ? »

A l’instar de l’oncle Arthur, je ne ressens pas un permanent besoin de Dieu, du terrible Dieu barbu cher aux monothéistes. En revanche, j’ai besoin de la dimension divine et sacrée de l’existence, j’ai besoin du Christ et de son Eglise. Certes, il y a d’autres dieux auxquels, en bon disciple d’Epicure, je suis affectionné, en premier lieu Vénus et Bacchus, Venere e Baccho, et je vous rappelle par parenthèse que le grand poème à la gloire de l’athéisme de mon cher Lucrèce, le De rerum natura, s’ouvre par une prière à la plus enchanteresse des divinités :

Aeneadum genetrix, hominum diuomque voluptas,
Alma Venus…

Néanmoins, n’étant pas un contemporain de Pétrone, ni même de Julien l’Apostat, vivant en 2006 après Jésus-Christ, ayant dans mon enfance été baptisé au sein de l’Eglise orthodoxe, lorsque je dépose des fleurs sur un autel, c’est naturellement un autel de mon Eglise que je choisis.

Ai-je ou n’ai-je pas la foi ? Cela dépend des moments, et d’ailleurs c’est une question de médiocre intérêt. On ne peut pas dire « J’ai la foi », comme on dit « J’ai un compte en banque » ou « J’ai la Légion d’honneur » ou « J’ai la vérole ». La foi n’est pas de l’ordre de l’avoir mais de l’ordre de l’être ; elle ne relève pas de la certitude mais de la quête, et nous n’avons besoin d’avoir estampillé « croyant » sur nos fronts pour que dans nos accès de désespoir vienne spontanément sur nos lèvres le cri du Psalmiste : De profundis clamavi ad te, Domine ; Domine exaudi vocem meam. Si affranchis du Christ que nous soyons, les clous de la croix nous retiennent à lui. Sur les champs de bataille, dans les hôpitaux, dans les prisons, il n’y a qu’un sang qui coule sur la terre, et c’est le sien. Toute souffrance nous est une eau baptismale. Nous pouvons être sceptiques, libertins, athées : chacune de nos nuits d’angoisse nous transporte au Jardin de Gethsémani.

Si Dieu n’existe pas, tant pis pour lui. Même si rien de ce qu’enseigne l’Eglise ne s’avérait, je ne regretterais pas d’avoir crié « Christ est ressuscité ! » dans la nuit de Pâques, d’avoir donné le triple baiser de Pâques à mes jolies voisines. La religion est un des éléments poétiques de mon existence, j’en aime la folie, j’en aime la sensualité, et même si elle n’était en définitive qu’une illusion, qu’un magique passe-temps, elle me donne tant de plaisir que j’aurais eu raison de vivre comme je vis.

Je n’ai pas de goût pour la scolastique, pour la théologie des preuves de l’existence de Dieu chère à saint Anselme et à Descartes. Du christianisme conceptuel, abstrait, qui souvent réduit la folie de l’Evangile et son souffle libérateur à une morale sexuelle restrictive, je dirais ce que le grand acteur comique italien Toto’ dit des femmes trop maigres : « Les péchés de la chair se font avec la chair, non avec les os », i peccati della carne si fanno con la carne, non con le ossa.

Ce que j’aime, c’est la chair de l’Eglise, c’est le Verbe qui se fait chair, c’est le mystère de l’Incarnation. J’aime entrer dans une église, faire mon signe de croix, allumer un cierge, le placer devant l’icône de la fête du jour, baiser l’icône, puis me plonger dans le fleuve liturgique, me laisser bercer par la beauté des chants, le hiératique ballet des prêtres, le parfum de l’encens, la sublimité des prières ; participer à la mystagogie de tout mon cœur, de tout mon corps par des signes de croix, des enclins, des prosternations ; enfin m’approcher du calice, communier au Corps et au Sang du Christ.

Les deux seules réalités à travers lesquelles nous puissions pressentir, entrevoir la dimension divine de l’existence sont l’amour et la beauté. Ce sont cette beauté et cet amour que nous recevons lorsque nous participons aux mystères de l’Eglise, échappant ainsi aux limites que nous tracent notre égoïsme et notre orgueil. En communiant au Corps et au Sang du Christ j’acquiers les moyens de devenir cet homme total, appelé à la déification, dont nous parle l’Evangile. Après la communion, le chœur chante : « Nous avons vu la vraie Lumière, nous avons reçu l’Esprit céleste », et cette prière de l’Eglise orthodoxe est un écho direct de l’hymne qu’après les agapes du culte de la déesse phrygienne Cybèle chantaient les fidèles : « J’ai mangé dans le tambourin, j’ai bu dans la cymbale, je suis devenu myste d’Attis ». L’abbé de Saint-Cyran, le réformateur de Port-Royal, écrit que lorsque nous revenons de la table eucharistique nous devrions rugir comme des lions.

Sur les autels du Christ comme sur ceux de Vénus et de Bacchus, la théorie, on s’en fout : seule compte la pratique. Chacun de nous a rencontré au moins une fois dans sa vie un zozo (ou une zozotte car la bêtise est bisexuelle) qui se déclare fièrement « catholique non pratiquant ». Un « catholique non pratiquant », c’est un théoricien de l’amour qui ne baise pas, un distingué œnologue qui ne boit pas de vin, un fana de foot qui regarde tous les matchs à la télé mais ne tape jamais dans un ballon. Le « catholique non pratiquant » est le digne rejeton de ce christianisme désincarné, cérébral que j’évoque ci-devant. Les « catholiques non pratiquants » sont à la religion ce que les érotomanes d’encrier qui écrivent des livres cochons mais qui ont une vie amoureuse misérable sont à la littérature : du pipi de chat.

Dans certaines églises orthodoxes, sous le Christ Pantocrator de la coupole est placée une vaste couronne de fer forgé où sont enchâssées des icônes. Les icônes représentent les fêtes de l’année liturgique, la couronne de fer la roue du temps, et les chrétiens orthodoxes, qu’ils soient prêtres ou laïcs, qu’ils vivent dans le monde ou qu’ils aient revêtu l’habit monastique, vivent au rythme de ce cycle liturgique. Ceux d’entre vous qui ont lu mon dernier roman, Voici venir le Fiancé, y ont vu l’importance que revêt pour nous, orthodoxes, le carême pascal, que nous appelons le grand carême, et dont l’esprit est avec justesse exprimé par Nietzsche lorsqu’il écrit que la formule de la grandeur de l’homme n’est pas sum, mais sursum.

Les réjouissances du mardi gras n’ont de sens que parce qu’elles précèdent les austérités du mercredi des cendres. Les crétins de touristes qui vont à Venise se déguiser pendant le carnaval mais qui ensuite n’observent pas les règles du carême pascal ont du fromage blanc dans le ciboulot. Comment se fait-il qu’en France les orthodoxes et les mahométans soient les seuls à observer cette féconde et vivifiante invitation à la maîtrise et au dépassement de soi que constitue le carême ? D’une manière générale, pourquoi les catholiques et les protestants semblent-ils honteux de leurs traditions, impatients de jeter à la poubelle tout ce qui fait le charme du christianisme ?

J’adore Paris, mais si Paris se montre trop souvent une ville grise, grognonne, ennuyeuse, c’est parce que les Parisiens ont perdu ce rythme liturgique des fêtes. Nous sommes le 1er décembre. Si vous allez à Naples le 8 décembre, jour de l’Immacolata, ou à Manille le 25 décembre, jour de la Nativité, vous serez enveloppés par la joie et la ferveur de centaines de milliers de gens, et même si vous n’êtes pas chrétiens vous vous sentirez éclairés, stimulés par cette ferveur et par cette joie. Rien de tel à Paris où l’année s’écoule de manière uniforme, où les églises sont vides, où la Pentecôte n’est plus la fête de l’Esprit-Saint, mais un long week-end où l’on se tue en voiture sur les autoroutes, où, le vendredi saint, les bourgeois qui se tapent des entrecôtes à la Coupole ou chez Lipp ne le font pas dans un élan de révolte antichrétienne, qui serait un signe d’énergie vitale, mais tout simplement parce que ces braves gens ne savent même plus que ce jour-là on jeûne, on ne va pas au restaurant mais à l’église participer à la mort et à l’ensevelissement du Christ.

Nous avons connu au vingtième siècle deux régimes résolument antichrétiens : le communisme soviétique et le nazisme allemand. J’espère qu’aucun Européen n’a envie de revivre une expérience de ce genre. Il n’y a rien de pire qu’un peuple dépossédé de son héritage esthétique et spirituel ; rien de plus mortifère qu’une nation lobotomisée, sans racines et sans mémoire ; rien de plus sinistre qu’une église transformée en garage, en porcherie ou en musée. Je préfère mille fois un temple de Minerve ou de Mithra transformé en église, une église transformée en mosquée, à un autel déserté devant lequel ne s’élèvent plus ni l’encens ni les prières.

Sur le mont Palatin, dans le temple consacré à la Pierre noire d’Emèse, Héliogabale – mon cher Héliogabale proclamé empereur à quatorze ans, assassiné à dix-huit, auquel j’ai dédié l’un de mes livres – a célébré le mariage du dieu syrien Baal, dont il était le grand pontife, avec la déesse carthaginoise Tanit ; et dans ce lieu où il avait rassemblé divers emblèmes des cultes romains, il souhaitait réunir les autres cultes existants, le juif, le samaritain, le chrétien, confondre en une même adoration tous les visages du divin. L’empereur adolescent régna hélas trop courtement pour pouvoir accomplir son vœu, mais celui-ci demeure en nous comme une espérance inachevée. Emplissons les églises et les temples! Vive Vénus, reine de Cnide et de Paphos, vive Bacchus, dieu de la jeunesse doux comme le miel, vive le Christ ressuscité ! Evviva Venere ! Evviva Baccho ! Evviva Cristo !


Gabriel Matzneff
Centre culturel canadien
1er décembre 2006


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