Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Patrick Besson et la guerre oubliée

Chronique du 29/11/2012

Le plus grand écrivain français né en 1936, c’est bibi. Mon excellent ami, éditeur et coetaneo Philippe Sollers ne sera pas d’accord, il croit que c’est lui, mais, étant homme d’esprit, il ne m’en voudra pas si je persiste et signe.
J’utilise le mot italien coetaneo, parce que la langue français ne possède, hélas, pas de mot pour le traduire. Nous sommes, en français, réduits à utiliser des périphrases, « né la même année », « du même âge » moins sonores, emberlificotées, plates comme un discours social-démocrate.
Le plus grand écrivain français né en 1946, c’est Guy Hocquenghem, cela ne fait aucun doute. Guy n’est pas défendu comme il devrait l’être par son principal éditeur, mais deux nouveaux éditeurs, Léo Scheer et Guillaume Zorgbibe, semblent prêts à prendre la relève : le premier va rééditer La Beauté du métis aux éditions qui portent son nom, et le second, patron des éditions du Sandre, L’âme atomique. Lisez Hocquenghem, nom d’une pipe !
Le plus grand écrivain français né en 1956, c’est Patrick Besson.
De toute ma vie, je n’ai été invité que deux fois au souper que donne l’éditeur pour fêter un prix important – le Renaudot en l’occurrence - obtenu par l’un de ses poulains : une fois, pour célébrer la victoire de Christian Giudicelli avec Station balnéaire en 1986, l’autre, pour boire à la santé de Patrick Besson couronné en 1995 grâce à Les Braban.
Les deux fois, être traité par Claude Gallimard et Francis Esménard, me fit un vif plaisir : outre qu’une fois n’est pas coutume (la plupart des éditeurs sont avares comme des rats), c’était l’occasion de me taper la cloche avec des gens que j’aime.
Christian, un ami intime et le plus grand écrivain français né en 1942.
Patrick, un copain dont j’admire le talent, le courage et l’humour, trois qualités qui apparaissent dans ses romans, mais dont les deux dernières sont plus manifestes encore dans ses écrits politiques.
En politique, nous nous sommes trouvés déjà au moins deux fois côte à côte : lors de l’aventure de L’Idiot international dont nous fûmes pendant plusieurs années les chroniqueurs vedettes et lors des événements de Serbie dont nous fûmes la vox clamantis in deserto.
La belle époque de L’Idiot, ce fut celle d’événements d’importance diverse (de l’assassinat du pasteur Doucet par des services de police à la première guerre d’Irak décidée par le président Bush père), mais qui, les uns et les autres, vu la totale liberté d’expression qui régnait dans la gazette de Jean-Edern Hallier, nous stimulèrent et nous inspirèrent certaines de nos meilleurs pages polémiques.
A L’Idiot, nous nous amusâmes beaucoup. L’aventure serbe fut plus douloureuse. Nous avions contre nous non seulement les ex-gauchistes et néo-philosophes reconvertis dans l’arrivisme bourgeois et le léchage-de-cul des Etats-Unis que Guy Hocquenghem avait, dès 1986, nommés, épinglés, démasqués dans sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, mais l’opinion européenne et amerloque dans son entier. C’était l’époque où les journaux de droite français refusaient de publier une déclaration du pape de Rome jugée trop favorable aux Serbes. L’ignoble guerre des Etats-Unis et de l’OTAN contre la Serbie se déroulait sous les lâches applaudissements des admirateurs du fascisme croate, de l’intégrisme mahométan bosniaque, de la mafia kosovar, et malheur à ceux qui osaient refuser ce lâche et imbécile manichéisme, cette diabolisation de la courageuse Serbie.
Ni Patrick Besson, ni moi, ni aucun autre des rares cinglés animés du désir de défendre la vérité, de dissiper ce nuage mensonger qui embrumait l’Europe, nous n’avions peut-être pris conscience du suicide politique, social qu’allait constituer ce combat à contre-courant, mais en eussions-nous eu pleine conscience nous n’aurions pas agi différemment. La vie humaine est courte, c’est une allumette craquée dans la nuit, et durant le peu de temps que nous avons à passer sur notre bonne vieille Terre (pour parler comme le capitaine Haddock), nous devons oser être ce que nous sommes, être fiers de nos passions, nous battre à fond la caisse pour ce que nous croyons être la justice et la vérité.
J’ai rassemblé mes écrits proserbes en 2002 dans un livre intitulé C’est la gloire, Pierre-François !(La table Ronde) Et voici que, dix ans plus tard, Patrick Besson publie les siens sous un titre expressif : Contre les calomniateurs de la Serbie (Fayard).
Dans la préface, Besson écrit que de tous ses livres, c’est celui qui lui tient le plus à cœur, et il ajoute : « Ça doit être parce qu’il y a mon cœur dedans. »
Certains des admirateurs de Besson ne partageront pas ce sentiment et continueront à préférer tel ou tel de ses romans, mais dans l’ordre du pamphlet c’est sans doute son meilleur livre. Besson y met une écriture superbe, tantôt drôle, tantôt cruelle, au service d’une conviction passionnée, et le résultat est épatant.
Le lisant, je songeais que nos adversaires sont toujours les mêmes : ceux qui ont applaudi l’abjecte guerre contre la Serbie sont ceux qui ont applaudi l’abjecte première guerre contre l’Irak, l’abjecte seconde guerre contre l’Irak, l’abjecte guerre contre l’Afghanistan, l’abjecte guerre contre la Libye, qui aujourd’hui rêvent de mettre fin au pouvoir laïc du Baas en Syrie et de lui substituer le fanatisme religieux des salafistes et autres barbus surexcités. Cette permanence de l’abjection (et du crétinisme) est, pour les observateurs du cœur humain que nous sommes, Patrick et moi, un spectacle en vérité intéressant, et instructif.
J’ai toujours professé qu’il n’y a pas en littérature des genres supérieurs et des genres inférieurs. Un recueil d’articles peut être un livre plus important qu’un roman, un sonnet peut assurer l’immortalité à un auteur mieux qu’une tragédie en cinq actes. Le meilleur livre de Montherlant est un recueil d’articles, celui de Pasolini aussi (pour ne nommer que deux auteurs, mais la liste est longue). C’est pourquoi, si vous voulez vous préparer aux fêtes de la Nativité, lisez Contre les calomniateurs de la Serbie de l’impétueux Patrick Besson. De tous les ouvrages parus en France à la rentrée littéraire de septembre 2012, c’est le plus véridique, le plus rapicolant. Bonne lecture donc, et, après avoir fêté saint Nicolas le 6 décembre et le Petit Jésus le 25, n’oubliez pas, si vous êtes encore en vie, de vider le 14 janvier une bonne bouteille en l’honneur de saint Sava, le patron de la Serbie.
Vive la Serbie, messieurs ! Et vive Patrick Besson !


Gabriel Matzneff
www.matzneff.com
28 novembre 2012


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