Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Le sang des martyrs est une semence

Chronique du 12/12/2016

Dimanche, j’ai eu le privilège de compter au nombre des laïcs orthodoxes que l’évêque Nestor, exarque du patriarche de Moscou en France, a invités à la consécration de la cathédrale de la Sainte-Trinité et à la liturgie eucharistique qui suivit. Durant tout l’office je n’ai pas cesser de penser à ce qu’a écrit Tertullien : Sanguis martyrum semen est, « Le sang des martyrs est une semence. »

Je n’ai eu que deux fois dans ma vie le bonheur d’assister à une liturgie célébrée par le patriarche de Moscou puis de recevoir la communion de sa main : ce bienheureux dimanche 4 décembre 2016 à Paris et, il y a près de cinquante ans, le 18 juillet 1966 au monastère de la Trinité Saint-Serge, situé à 70 kilomètres de Moscou. En 1966, c’était le patriarche Alexis qui célébrait ; dimanche dernier, le patriarche Cyrille. Dans l’un et l’autre cas, même bouleversante beauté du culte, du rite, des chants, même ferveur des clercs et des fidèles, même présence du Christ parmi nous.

La ressemblance s’arrête là. En cette année 1966 qui fut celle de mon premier voyage en Russie, l’Eglise orthodoxe russe était depuis près d’un demi-siècle réduite au silence, soumise aux plus féroces persécutions, et le spectacle qu’elle donnait me déchirait le cœur. Les incessants et tenaces efforts du totalitarisme athée pour arracher le Christ du cœur du peuple russe, couper celui-ci de ses racines, le lobotomiser, portaient leurs fruits délétères ; la situation me semblait sans espoir.

Dans mon journal intime de l’été 1966 j’ai noté la conversation que j’avais eue au monastère de la Trinité-Saint-Serge avec deux jeunes garçons qui rêvaient d’entrer au séminaire, savaient que l’Etat soviétique ferait tout pour les en empêcher. Je leur parlais de l’Eglise orthodoxe en France, de notre comité de coordination de la jeunesse, de l’émission télévisée « Orthodoxie » que j’avais créée avec le père Pierre Struve et le prince Andronikof. Alors, l’un d’eux soupira : « Oui, chez vous l’Eglise est libre, mais ici, c’est comme ça », et il fit le geste d’écraser quelque chose en fermant le point.

Son camarade opina. « Ce qui nous manque le plus ce sont les livres. Il n’y a que de vieilles éditions, antérieures à la Révolution, que l’on se passe de main en main. Pensez qu’il n’y a pas chez les disquaires un seul disque de chants liturgiques orthodoxes. Ils ont peur de la beauté de l’Eglise, ils veulent empêcher ceux qui l’ignorent de la découvrir. »

Je n’ai jamais revu ces garçons. Peut-être ont-ils été enfermés dans un asile de fous, comme allait l’être mon ami le peintre chrétien Youri Titov, ou déportés dans un camp de concentration comme allaient l’être les jeunes poètes chrétiens du groupe Smog avec qui cet été-là je me liai d’amitié. Peut-être sont-ils morts. Peut-être ont-ils eu la force physique et morale de résister au décervelage marxiste-léniniste, de s’opiniâtrer dans leur amour de l’Eglise.

Cette beauté interdite dont ils étaient amoureux, le peuple russe commencera à se la réapproprier après la chute du despotisme en 1988. De manière lente, progressive. Soixante-dix ans d’athéisme d’Etat, soixante-dix ans de privation de liberté spirituelle, soixante-dix ans de grisaille totalitaire, soixante-dix ans au cours desquelles l’Eglise russe donna au Christ plus de martyrs que l’ensemble du monde chrétien durant les quatre premiers siècles du christianisme, on n’en guérit pas d’un coup. Dimanche matin, dans son magnifique sermon, le patriarche a évoqué cette terrible période ; il a célébré la joie du peuple russe à redécouvrir la vie ecclésiale, son enthousiasme à construire des églises, à fonder des monastères, sa soif de liberté et de beauté. Sanguis martyrum semen est. Il n’y a pas de résurrection sans tombeau.

Le patriarche Cyrille a également évoqué les Russes blancs exilés en France après la Révolution bolchevique, la génération de mes grands-parents, les humbles paroisses qu’ils fondèrent dans des garages, des appartements, des baraques, des caves ; en particulier, il a parlé avec tendresse de la petite église de la rue Pétel qui, jusqu’à ce 4 décembre 2016, fut la cathédrale des fidèles parisiens du patriarcat de Moscou. Dimanche, le ciel de Paris était d’un bleu printanier, le soleil triomphant, l’air vif, et le bonheur que nous éprouvions tous d’avoir vécu cette consécration, cette liturgie, d’avoir communié au corps et au sang du Christ sous la coupole de notre nouvelle cathédrale était lui aussi, vif, pur, printanier. En vérité, une félicité résurrectionnelle, pascale.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
5 décembre 2016


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