Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Vous avez dit Rothschild ?

Chronique du 22/03/2017

Une des surprises de cette période électorale est la résurrection de formules que l’on croyait appartenir à un passé lointain : l’entre-deux guerres, l’occupation allemande. Quand j’ai commencé à m’intéresser à la politique, c’est-à-dire à l’âge de douze ou treize ans, des formules telles que « le candidat des banques », « le laquais de la finance internationale », « le suppôt des Rothschild » n’étaient plus utilisées que par les biographes de Charles Maurras et les spécialistes de la collaboration : de nauséabondes vieilleries que personne, ni à droite ni à gauche, n’aurait songé à exhumer.
Aujourd’hui, curieusement, ces étiquettes reviennent au goût du jour. La semaine dernière, lors d’un de ces débats qui font florès à la télévision française, je les ai entendues dans la bouche d’un jeune journaliste de droite qui les appliquait à Emmanuel Macron, et le ton paisible sur lequel il les prononçait montrait qu’il n’avait pas la moindre conscience des tristes souvenirs auxquels elles sont liées. Des amis me disent qu’elles sont désormais monnaie courante sur ce qu’il est convenu d’appeler les réseaux sociaux. N’étant inscrit ni à Facebook ni à Twitter, je n’ai pas la moindre idée des borborygmes qu’y éructent d’anonymes déficients mentaux, et je m’en fiche comme de ma première barboteuse ; en revanche, quand elles sont débitées sur une importante chaîne de télévision par un jeune monsieur de droite bon chic bon genre, ça fait bizarre.
Que des militants d’extrême-gauche, des trotskystes, des adversaires opiniâtres du capitalisme se servent de pareils arguments, ce serait à la rigueur compréhensible ; mais chez des gens de droite, outre à être déplaisant, c’est idiot. J’ai récemment conseillé à Benoît Hamon et à Emmanuel Macron de lire le magnifique discours où Byron prend la défense des ouvriers réduits au chômage par l’industrialisation. Aujourd’hui, je leur recommande la lecture de L’Âge de bronze, un poème polémique où mon écrivain préféré (qui, comme le savent les lecteurs de La Diététique de lord Byron, était un admirateur de l’empereur Napoléon 1er, détestait le traître Talleyrand, le prince de Metternich, la Sainte Alliance) reproche aux Rothschild d’être les fidèles amis de Vladimir Poutine (pardon, je voulais dire : de l’empereur Alexandre 1er), de voler au secours des régimes d’extrême-droite qui, après la dramatique défaite de Waterloo, triomphent dans l’Europe entière.
Quand les intellos réactionnaires, dans l’espoir de lui faire du tort, accusent Emmanuel Macron d’être une créature des Rothschild, ils sont donc idiots, car ils incitent au contraire l’électorat de droite, qui adore les banquiers, à voter pour un si rassurant candidat ; et ils sont doublement idiots car cet électorat de droite, même s’il ne lit pas Byron, ne peut ignorer qu’un des trois grands présidents (les deux autres sont le général de Gaulle et François Mitterrand) qu’a eus la Cinquième République, Georges Pompidou, avait, des dizaines d’années avant le jeune Macron, suivi le même cursus honorum : l’amour de la littérature et la banque Rothschild. Pompidou-Macron, même combat.
Vous vous souvenez de la phrase de Céline que Jean-Paul Sartre cite en épigraphe à La Nausée : « C’est un garçon sans importance collective, c’est tout juste un individu. »
Nous sommes quelques-uns qui nous reconnaissons dans cette description. En général, attachés à notre singularité, nous sommes très heureux d’être sans « importance collective ». Je confesse toutefois que dans les périodes électorales il m’arrive d’envier les gens qui, obéissant à des instructions collectives, à la discipline d’un parti, sont délivrés des hésitations, de ce casse-tête qu’est la responsabilité du choix. Vous êtes républicain ? Vous votez Fillon. Vous êtes socialiste ? Vous votez Hamon. C’est simple, c’est reposant. Quand on n’appartient à aucun parti, à aucune coterie, devoir prendre une décision dans la solitude de l’isoloir peut compliquer la vie.
Au premier tour, je voterai Jean-Luc Mélenchon pour les raisons que j’ai déroulées dans mon journal intime de l’année 2012 et, plus récemment au Point ; mais au second, admirateur d’Alexandre 1er, et donc des Rothschild (« les amis de nos amis sont nos amis », explique le général Alcazar à Tintin et au capitaine Haddock), je puis être tenté de voter Emmanuel Macron qui, j’en suis sûr, sera moins réticent que Mme Le Pen et M. Fillon à faire voter une loi en faveur du suicide assisté, qui est un combat que je mène depuis mon adolescence ; à demeurer fidèle au droit du sol, grâce auquel j’ai l’honneur d’être français.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
20 mars 2017


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