Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


La voix du Commandeur

Chronique du 09/07/2017

J’ai dans ma vie entendu et vu de nombreux Don Giovanni, mais celui auquel je viens d’assister au festival de Spoleto est peut-être le plus beau de tous. Celui qui m’aura fait la plus forte impression.

La mise en scène de Giorgio Ferrara, la direction de James Conlon, les costumes de Maurizio Galante, les voix et le jeu de Dimitri Tiliakos (Don Giovanni), d’Antonio di Matteo (le Commandeur), de Daniel Giulianini (Mazetto), de Davinia Rodriguez (Donna Elvira), d’Arianna Vendittelli (Zerlina), de Lucia Cesaroni (Donna Anna), de Brian Michael Moor (Don Ottavio) l’orchestre, le chœur, les décors, tout y est mis au service de la musique de Mozart, du mythe donjuanesque, de l’esprit du dix-huitième siècle.

La beauté du spectacle, celle de la ville de Spoleto, la chaleureuse hospitalité des organisateurs du festival ont constitué un moment de parfaite félicité, a joy for ever.

Hélas, après l’enchantement, c’est le retour à la pesanteur. La lecture des journaux. La France qui, pour empêcher les réfugiés africains de franchir la frontière franco-italienne, multiplie les cordons de CRS et de gendarmes à Vintimille. Où est cet esprit européen dont se gargarisent nos politiciens ? Où est cette nécessaire solidarité européenne dont, durant la campagne présidentielle, les candidats nous ont rebattu les oreilles ?

Berlusconi avait conclu avec le colonel Kadhafi un excellent accord qui préservait non seulement l’Italie mais l’Europe entière d’invasions indésirables ; en renversant et assassinant le chef d’Etat libyen, la France a ouvert la boite de Pandore, provoqué en Méditerranée un désastre humanitaire qui n’en est, hélas, qu’à ses débuts. Que la Hongrie et la Pologne refusent d’accueillir les Africains qui, soit fuyant la guerre soit fuyant la famine, rêvent d’une vie meilleure, c’est compréhensible. En revanche, le passé d’empire colonial de la France et sa terrible responsabilité dans la destruction de l’ordre qui sous l’autorité du colonel Kadhafi régnait en Libye font que nous avons l’impérieux devoir de partager le fardeau qui accable nos amis italiens.

J’aimerais que notre ministre de l’Intérieur m’explique au nom de quoi les ports italiens, que ce soit en Sicile, à Lampedusa ou ailleurs, ont vocation à être les seuls à accueillir les masses subsahariennes qui fuient l’Afrique ? Au nom de quoi les ports d’Ajaccio, de Marseille, de Toulon ou de Saint-Tropez seraient dispensés de participer à un effort qui concerne la France au moins autant que l’Italie et en réalité, pour les raisons que je viens de dire, beaucoup plus.

Que bon nombre de ces dizaines de milliers d’Africains qui débarquent sur nos côtes doivent être renvoyés chez eux, c’est probable ; mais dans l’immédiat il ne s’agit pas d’expulsion mais d’accueil, de tri, d’examen des situations.

Dans Don Giovanni, la sévère voix du Commandeur rappelle à Don Juan ses péchés, l’invite à la repentance. Notre jeune président de la République n’a, c’est évident, aucune responsabilité personnelle dans les fautes commises par la France en Méditerranée. Il doit toutefois veiller à ne pas les couvrir de son nom, de son magistère ; à, dans la mesure du possible, les réparer. Dans la récente histoire de notre pays, nous avons connu « Je suis Charlie ». Aujourd’hui, les Français amoureux du Mare Nostrum, cohéritiers de l’art de vivre gréco-romain, doivent proclamer : « Je suis l’Italie. »

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
6 juillet 2017


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