Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Mio Byron

Chronique du 23/07/2017

A la mémoire de la comtesse Teresa Guiccioli


Vendredi 18 mars 2016, assis à la terrasse d’un bistrot du boulevard Saint-Germain, j’aide une jeune étudiante de l’université de Trieste, Ginevra, charmant prénom échappé d’un poème de Leopardi, à traduire Monsieur le comte monte en ballon1.

Nous parlons toujours en italien, j’ignore donc quel est le degré de sa maîtrise du français, mais vu qu’elle a choisi cette traduction comme travail de mastère j’imagine qu’elle s’en tire bien ; Toutefois, certaines de mes expressions laissent la jolie Ginevra perplexe. Comment traduire en italien « fier lapin », « zigouillé », « le cul nu » ? Comment rendre le double sens, les nuances rigolotes de ces expressions populaires, voire argotiques ?

En cet instant, j’ai une pensée amicale pour Danièle Sarrat qui progresse dans ses attrayantes traductions byroniennes et, tel un Napolitain priant San Gennaro, je me tourne vers Benjamin Laroche pour qu’il nous inspire, Ginevra et moi ; qu’il nous murmure les mots justes.

Je note par parenthèse que cet ancêtre amateur de voyages en ballon ne nous éloigne pas de Byron. Ils eurent, Byron dans les années vingt, Matzneff dans les années cinquante, un ami commun, Alfred d’Orsay ; et trente ans après la mort de Byron, villégiaturant à Venise, le comte Ivan Matzneff écrivait à la grande-duchesse Marie Nicolaïevna de Russie :
« J’ai cherché en vain la trace de la fameuse maîtresse de lord Byron Margarita Cogni, celle qu’on appelait la Fornarina ; mais je n’ai rencontré personne qui pût me parler d’elle. Alors j’ai ouvert les Conversations de lord Byron par Thomas Medwin, dont je porte toujours un volume dans la poche de ma redingote, et où notre cher poète immortalise cette jolie femme, ce turbulent démon. »

Revenons à Benjamin Laroche. Un traducteur est un éveilleur, il est le truchement qui nous fait découvrir des mondes inconnus. Je ne serais pas celui que je suis si dans mon enfance et mon adolescence des maîtres sensibles, depuis mon professeur de latin, M. Moreau, qui en classe de cinquième me fit traduire Horace et m’en a infusa l’amour, jusqu’à Jacqueline de Romilly, Pierre Grimal, Pierre Boyancé, Pierre Chantraine qui, à la Sorbonne, m’initièrent aux beautés de Thucydide, de Tibulle, de Cicéron, de Pindare, ne m’avaient pas transmis leur amour de l’antiquité gréco-romaine.

Je ne crois pas que la traduction de Tibulle par Pierre Grimal ait jamais été publiée en volume ; elle le mériterait. En revanche, un des trésors de ma petite bibliothèque est celle du Songe de Scipion de Cicéron par Pierre Boyancé, un livre extraordinairement stimulant pour tout adolescent qui a le goût de la rêverie métaphysique2.

J’étais un garçon studieux, mais j’appartenais à une génération où, en France, les élèves n’étaient plus capables de lire à livre ouvert Xénophon et Salluste. Nietzsche le déplorait déjà en 1880 et au siècle suivant la dégradation ne fit qu’empirer. Pour lire les Anciens, soyons francs (et modestes), la plupart d’entre nous utilisons des éditions bilingues. Lucrèce, ce fut dans la traduction d’Alfred Ernout que je le découvris3 ; Sénèque, dans celle de Pintrel, revue et corrigée par Jean de La Fontaine4 ; Lucien de Samosate, dans celle de Talbot5 ; Plutarque, dans celle de Dacier6.

J’arrête ici l’énumération qui serait longue, avec un coup de chapeau particulier à Eugène Talbot qui, dans le genre traducteur pervers, est insurpassable. Quand j’avais treize ans ou quatorze ans, si je dévorais le Satiricon de Pétrone et les Amours de Lucien, c’était pour les coquineries que j’espérais y trouver. A l’époque n’existait ni Play-Boy ni Internet, les collèges et les lycées n’étaient pas mixtes : la littérature libertine était, avec les prosperose pépés du cinéma italien (la Lollobrigida, la Loren, la Pampanini) et, au Louvre, les toiles des peintres de la Renaissance italienne et du dix-huitième siècle français, une des rares sources dont disposaient les jeunes garçons parisiens pour parfaire leur connaissance de la religion de Vénus, « reine de Cnide et de Paphos », regina Cnidi Paphique… Eh bien, la spécialité de Talbot traducteur de Lucien de Samosate, dès que la prose grecque prenait un tour un peu leste, était de traduire le passage en latin, une langue qui, comme chacun sait, brave l’honnêteté. Imaginez l’exaspération du collégien aux joues roses que j’étais, quand au beau milieu du paragraphe prometteur surgissaient vingt lignes latines et, en bas de page, cette note impertinente :
« Le lecteur comprendra le scrupule qui nous fait traduire en latin ces lignes dont la licence excède toutes les hardiesses où nous avons jusqu’ici suivi notre auteur. »
Furieux, je devais alors recourir à mon Gaffiot pour tenter de percer les mystères vénériens. Transformer ainsi mon éducation amoureuse en version latine, quel sadique cet Eugène Talbot !

Du traducteur dépend souvent le destin d’un auteur à l’étranger. Un bon traducteur est une bénédiction, un mauvais peut se révéler un fossoyeur. En France, Schopenhauer et Nietzsche eurent le bonheur d’avoir deux excellents traducteurs : Auguste Burdeau et Henri Albert ; Dostoïevski, Rozanov et Chestov celui d’en avoir un : Boris de Schloezer. Chez le même éditeur, existent deux traductions d’Héraclite, de Parménide et d’Empédocle : l’une, prétentieux charabia, est propre à dégoûter quiconque des Présocratiques (par charité chrétienne, jetons sur elle le manteau de Noé) ; l’autre, en revanche, due à Yves Battistini7, est un perpétuel enchantement.

Benjamin Laroche est un de ces enchanteurs. Je rends grâce à Dieu de ne pas m’avoir fait découvrir Byron dans la traduction molle et prolixe d’Amédée Pichot qui, au dix-neuvième siècle, plus fameuse que la sienne, bénéficia d’innombrables éditions. Certes, j’en eusse lu quelques pages, mais j’avais quinze ans et je pense que je n’aurais pas eu la patience d’aller plus avant.

Quand j’acquis à la librairie Vrin, place de la Sorbonne, les quatre volumes des Œuvres complètes de Byron traduites par Benjamin Laroche aux éditions Hachette8, je fus tout de suite captivé. Peut-être parce que ce fut Manfred que l’adolescent écorché vif que j’étais alors eut la chance de lire en premier :
« Dès ma jeunesse, mon esprit ne marchait pas avec les âmes des hommes et ne regardait point la terre avec des yeux humains. La soif de leur ambition n’était pas la mienne ; le but de leur existence n’était pas le mien : mes joies, mes chagrins, mes passions, mon génie, tout faisait de moi un étranger. »

Ces mots me bouleversèrent comme, deux ou trois ans plus tard, allaient me bouleverser ces mots de l’homme souterrain de Dostoïevski : « Je constatais que je ne ressemblais à personne et que personne ne me ressemblait. Je suis seul, tandis qu’eux ils sont tous, me disais-je.9 »

J’avais souvent vu dans la bibliothèque de mes parents une édition des œuvres de Byron en anglais, elle aussi en quatre tomes : The Complete Works of Lord Byron, Baudry’s European Library, Paris, 1835. Je m’en emparais et, au fur à mesure que je progressais dans la traduction de Benjamin Laroche, je comparais celle-ci au texte original, prenais les premières notes que j’utiliserai plus tard pour écrire ma Diététique :
«[…]. From my youth upwards
My spirit walk’d not with the souls of men,
Nor look’d upon the earth with human eyes ;
The thirst of their ambition was not mine ;
My joys, my griefs, my passions, and my powers,
Made me a stranger. [...]10 »


Goethe était enchanté de la traduction de son Faust par Nerval ; Schopenhauer de celle du Monde comme volonté et comme représentation par Burdeau. Si Byron avait vécu assez longtemps pour découvrir celle de Laroche, le byronien fervent que je suis est convaincu qu’il en aurait été heureux.

Si j’éprouvai illico une vive admiration pour Benjamin Laroche, ce ne fut pas uniquement pour ses qualités de traducteur. Je fus ému, enthousiasmé par la ferveur et le courage avec lesquels il prend la défense de Byron criblé d’anathèmes par les quakeresses qui lui font grief de l’immoralité de sa vie et de ses livres. En 2016, les artistes - qu’ils soient écrivains, cinéastes, peintres, photographes, sculpteurs - s’inquiètent à bon droit de l’ordre moral qui depuis quelques années s’impatronise de l’entière planète ; mais Benjamin Laroche est là pour nous rappeler qu’être un esprit libre, oser mettre son cœur à nu, faire un pied de nez au Politically Correct, déjà en 1816, voilà juste deux siècles, ce n’était pas de la tarte.

Exilé depuis 3 ans, Byron, à propos de ses contemporains qui jugent un écrivain à l’aune de sa moralité ou de sa prétendue immoralité, écrit de Venise à John Murray le 25 janvier 1819 :
« Quant au Cant du jour je le méprise, comme je l’ai toujours fait des autres ridicules fashions. Si l’on admet cette pruderie, il faut mettre sous le boisseau la moitié de l’Arioste, de La Fontaine et de Shakespeare11. »

Un byronien passionné, Gustave Flaubert, qui n’a jamais perdu une occasion de publier tout ce qu’il doit à Byron, enfonce le clou lorsque le 16 février 1860 il écrit à Guy de Maupassant :
« Ce qui est beau est moral, voilà tout et rien de plus. La poésie, comme le soleil, met de l’or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas. »

Sur ce thème, le plus éloquent est Benjamin Laroche et ce fut avec délectation qu’adolescent je lus sa notice sur la vie de Byron qu’il plaça au début du premier des quatre tomes de sa traduction :
« Tel est l’ensemble de cette vie que les puritains britanniques, que les pharisiens de tous les pays ont tant calomniée […]. Aujourd’hui encore les préjugés qui le poursuivirent vivant, continuent à planer sur sa tombe […] Mais c’est à propos de Don Juan surtout, de ce poème inimitable dont rien jusqu’alors n’avait offert le modèle, et où le génie de Byron sème à pleine main tous ses poétiques trésors, c’est à propos de cette composition sans égale dans les littératures anciennes et modernes, que l’acharnement des ennemis de ce grand homme a redoublé. Nous étions en Angleterre quand les premiers chants de Don Juan parurent dans le Libéral, nous nous rappelons encore les exclamations hypocrites de la pruderie anglaise à son apparition. Les femmes surtout se signalèrent dans cette croisade de la médiocrité jalouse contre une œuvre de génie ; toutes le lisaient avidement ; aucune n’eût osé avouer cette lecture. La Société pour la suppression du vice fulminait ses réquisitoires et menaçait de poursuivre les publicateurs. »

Obnubilés par notre propre destin, nous croyons avoir l’infortune de vivre à l’époque la plus bête de l’histoire de l’humanité, un temps où les oukases des ligues de sycophantes glabres se conjuguent aux fatwas des califes barbus ; mais l’accueil fait à Byron par les bien-pensants, que nous remet en mémoire Laroche, nous persuade qu’il n’en est rien et que la bêtise cafarde est un increvable phénix. Benjamin Laroche fortifie notre conviction que Byron, ses livres, l’enivrant souffle de liberté qui les anime, cet ambigu de mélancolie et d’énergie vitale qu’incarne le byronisme sont plus que jamais actuels, nécessaires.

Quand je songe à Benjamin Laroche j’éprouve la même émotion tendre que lorsque je songe à Teresa Guiccioli : l’un et l’autre lui demeurèrent fidèles par-delà le tombeau, l’un et l’autre le défendirent bec et ongles contre les fielleuses petitesses des épigones jaloux style Lamartine, et le dévoué traducteur aurait le droit de faire sien l’amoureux Mio Byron prononcé par la jeune femme dans le salon vénitien de la comtesse Marina Querini Benzoni. Oui, une émotion tendre, je ne saurais mieux dire.
Dans la précieuse et savante étude que Denis Feignier lui consacre, les lecteurs de Byron découvriront les nombreuses autres raisons qu’ils ont de témoigner à Benjamin Laroche leur estime et leur sympathie. Ici, j’ai voulu dire brièvement les miennes.

Gabriel Matzneff
Bulletin de la Société française des études byroniennes, 2016

1: Gabriel Matzneff, Monsieur le comte monte en ballon, Editions Léo Scheer, Paris, 2012.

2: Etudes sur le Songe de Scipion par Pierre Boyancé, Féret et Fils éditeurs, Bordeaux, 1936.

3: Lucrèce, De rerum natura, Les Belles Lettres, Paris, 1955.

4: Œuvres complètes de Sénèque, collection Nisard, Firmin-Didot, Paris, 1877.

5: Œuvres complètes de Lucien de Samosate, Hachette, 1874.

6: Les vies des hommes illustres de Plutarque, Dufour et Roux, Maëstricht, 1778.

7: Trois contemporains, Héraclite, Parménide, Empédocle par Yves Battistini, Gallimard, Paris, 1955.

8: Œuvres complètes de lord Byron traduites par Benjamin Laroche, Hachette, Paris, 1847.

9: Dostoïevski, Notes du sous-sol.

10: Byron, Manfred, acte 2, scène 2.

11: Lire la citation complète dans le sixième volume de Byron’s Letters and Journals, John Murray, London, 1976, page 95.


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