Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Vu de Naples

Chronique du 21/05/2018

Je n’ai aucune estime pour le suffrage universel. Dès mon adolescence, je me suis méfié de manière instinctive des votations où la voix d’un crétin ou d’une brute pèse autant que celle d’un sage ou d’un savant ; mais ce ne fut qu’en 2006, observant l’ahurissante popularité dont jouissait en France une quakeresse sotte et méchante dont le Parti socialiste rêvait de faire une présidente de la République, que je pris pleine conscience de l’irrémédiable imbécillité de ce mode de scrutin.

Vu ma défiance à l’égard de la vox populi, je serais, moi, en droit de fulminer contre le résultat des élections législatives italiennes ; de déplorer que le Parti socialiste et la droite modérée aient été abandonnés par les électeurs ; de ronchonner contre la victoire de la Ligue de Salvini et des Cinq Étoiles de Di Maio.

Ceux qui en revanche n’ont pas le droit de se plaindre du résultat d’élections au suffrage universel sont ceux qui à longueur d’année ont plein la bouche des bienfaits de la démocratie, de la « prise de parole » (un des slogans les plus bêtes de Mai 68, créé par un Jésuite, le père Michel de Certeau) et autres fumisteries de même farine que, quoique ancien élève des jésuites, je n’ai jamais faites miennes.

Les glapissements scandalisés de l’ambassadeur des États-Unis à Rome, de la chancelière Merkel, de l’hebdomadaire The Economist que suscite le choix démocratique du peuple italien me rappelle d’autres glapissements (j’y allude dans mon essai sur l’abbé Galiani) : ceux qu’en 2015 suscitèrent la décision des Grecs – Tsipras, Varoufakis - de dire le mot de Cambronne à l’Union européenne et leur refus de se laisser humilier par Berlin.
Étranges démocrates qui chaque fois que le peuple s’exprime protestent contre son choix, inventent mille stratagèmes pour contourner celui-ci, en annuler les effets.

Dès leur apparition sur le théâtre politique j’ai exprimé mon antipathie pour l’attitude grossière, sans-gêne des députés Cinq Etoiles. Il y avait dans leur maintien, leur façon de s’exprimer, leur débraillé vestimentaire un je-ne-sais-quoi de goujaterie bolchevique qui me donnait envie de vomir. Quant à la Ligue qui à ses débuts s’appelait la Ligue du Nord, tenait des discours racistes contre les Napolitains et affichait sa nostalgie de l’époque où l’armée autrichienne occupait l’Italie, elle semblait sortir directement de l’Ubu Roi d’Alfred Jarry.

Je ne suis donc pas suspect d’un excès d’indulgence à l’égard de ces deux mouvements. Néanmoins, les choses évoluent : Di Maio n’est pas Di Battista ; Salvini, successeur de Bossi, ne réclame plus l’indépendance de la Padanie ; et si le peuple italien les a, le 4 mars dernier, massivement votés, c’est qu’il aura eu quelques bonnes raisons de le faire. Les louangeurs du suffrage universel devraient, en Italie comme à l’étranger, respecter ce choix.

Que l’ambassadeur des États-Unis à Rome se permette d’intervenir dans les élections italiennes, de distribuer les bons et les mauvais points est à l’évidence scandaleux, mais nous sommes en France comme en Italie habitués aux prétentions de l’impérialisme américain, nous en subissons les effets depuis notre enfance et, mithridatisés, nous n’y prêtons quasi plus la moindre attention. En revanche, quand c’est notre vieille Europe, les pays voisins et amis de l’Italie qui, au garde-à-vous devant Washington, glapissent à l’unisson, cette ingérence nous choque tant elle est incongrue, nauséabonde.

Nous sommes nombreux, à Naples où j’écris ces mots mais aussi à Paris, qui nous réjouissons du résultat des élections législatives de mars et formons le vœu que les vainqueurs ne soient pas empêchés par quelque tortueuse manœuvre d’appliquer le programme qu’ils se sont fixés en politique étrangère : renégocier les traités liant les membres de l’Union européenne, renouer de solides liens d’amitié avec la Russie, mettre immédiatement fin aux sanctions économiques dont celle-ci est l’objet.

Sur d’autres points – par exemple la nécessité ou l’inutilité de creuser la montagne pour y faire passer une ligne de chemin de fer à haute vitesse entre Lyon et Turin au risque de mutiler, de défigurer une des plus belles régions du monde – nos avis peuvent diverger. Cependant, ce que je souhaite, c’est que Salvini et Di Maio puissent former un gouvernement durable ; qu’il leur soit donné la possibilité de faire leurs preuves.

Cette possibilité, les Grecs ne l’ont pas eue. J’ose espérer que les Italiens seront plus heureux, mais les forces internationales qui se mobilisent contre eux sont telles, le disciple de Schopenhauer que je suis craint qu’une fois de plus la chèvre de M. Seguin ne soit dévorée par le loup. Cette pessimiste lucidité ne doit pas pour autant priver les Italiens de l’optimiste volonté de se battre. Avanti popolo !

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
21 mai 2018


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