Les Nouvelles Chroniques de Gabriel Matzneff


Italie : élections, piège à cons

Chronique du 28/05/2018

Nous avions donc raison d’écrire ici même, le 21 mai, que l’Allemagne et l’Europe de Bruxelles ne permettraient jamais à l’Italie de tenter l’expérience Di Maio-Salvani ; que le loup allait, une nouvelle fois, dévorer la chèvre de Monsieur Seguin.

Le devoir constitutionnel du président de la République Serge Mattarella était de confier le pouvoir au gouvernement formé par les deux mouvements politiques vainqueurs des élections législatives, La Ligue de Salvini et les Cinq Étoiles de Di Maio ; mais quand le peuple vote mal, les politiciens aux ordres de je ne sais quelles mystérieuses puissances (je n’ai jamais été conspirationniste, j’ai horreur de ces ahuris surexcités, mais ce qui arrive aujourd’hui aux Italiens me pousserait à le devenir) ne tiennent aucun compte de ces ingénus bulletins de vote.

Le 3 février 2015, dans un tome de mon journal intime paru en novembre 2017, j’écrivais ma surprise et ma déception de ce que les parlementaires italiens eussent choisi pour nouveau président de la République « un vieux démocrate-chrétien, un ancien ministre d’Andreotti ». J’étais lucide, prémonitoire, mais je n’aurais jamais imaginé que cette surprise, cette déception pussent être d’une pareille dimension.

Ici (j’écris ces mots à Naples), certains de mes amis crient à la haute trahison, souhaitent la destitution du président Mattarella, parlent de la nécessité de présenter une demande de mise en accusation, d’impeachment. Outre cette juste fureur, ils éprouvent de la honte à voir le peuple italien ainsi humilié, les résultats des élections si spectaculairement bafoués.

Nous avons écouté en direct la déclaration du président Mattarella. Quand on aime l’Italie, on ne peut que ressentir une extrême tristesse à voir cette nation souveraine traitée par le chef de l’État comme si elle n’était que l’humble vassale des puissances financières.

Dans les jours à venir, d’éminents économistes vont s’employer à justifier le refus du président de la République, dérouler les raisons qu’il a eues d’empêcher Salvini et Di Maio, sortis vainqueurs des urnes le 4 mars dernier, de former le gouvernement. Le plaidoyer pro domo de Matarella n’en demeure pas moins misérable : hier soir, son unique argument, débité sur le ton d’un piteux perroquet, était la peur de déplaire à la Bourse, aux agences de notation genre Moody’s, à l’Europe de Bruxelles.

Après les injures que des journaux étrangers tels que le Financial Times et le Spiegel se sont, depuis les élections du 4 mars, permis de lancer à la figure des Italiens (« barbares » et « parasites » furent les plus douces), ceux-ci doivent à présent subir un chef d’État qui leur enseigne à être des serfs agenouillés devant les statues d’or du redoutable dieu Spread.

Oui, cela est triste. Où est la souveraineté ? Où est le respect de la volonté du peuple ? Comment ne pas songer au fameux « Élections, piège à cons » de Jean-Paul Sartre ?

Cette nuit, voyant à la télévision les visages bouleversés, déconfits de Salvini et de Di Maio inopinément privés de leur victoire par une sorte de coup d’État légal, j’ai pensé au mot de Sartre ; j’ai pensé aussi que si, par extraordinaire, Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen avaient gagné les dernières élections présidentielles, jamais les puissances financières qui viennent de dicter leur loi aux Italiens ne leur auraient permis de prendre le pouvoir ; que c’eût été en France la même farce.

Après cela, on peut bien venir nous chanter les louanges de la démocratie et du suffrage universel. Une farce, vous dis-je, une peu ragoûtante farce.

Gabriel Matzneff
www.lepoint.fr
28 mai 2018


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