Nous n'irons plus au Luxembourg

Matzneff et le régime

Par Jean Dutourd, Pariscope, 18/10/1972

"Nous n'irons plus au Luxembourg", de M. Gabriel Matzneff, nous change agréablement des romans futiles qui paraissent par paquets de douze chaque mois. Il traite enfin d'un grand sujet : un changement de régime.
On a compris qu'il ne s'agit pas d'une niaiserie éphémère comme une de ces révolutions qui courent les rues à présent et qui mettent au pouvoir des gens mal élevés en remplacement d'autres gens mal élevés. Le régime dont parle M. Matzneff, avec une force d'évocation, une netteté de style, un bonheur d'écriture remarquables, est un régime alimentaire.
Son héros, M. Dulaurier, habitué aux plats en sauce, au haut-brion 1952, au saint-estèphe 1955 et aux petites femmes, est soudain terrassé par une lithiase urique dans le bas de l'uretère gauche. Le voilà à l'eau de Vichy, au riz complet et à l'huile de pépins de courge. Les vieilles dames remplacent les minettes. C'est dur à soixante-sept ans, car tel est l'âge du héros de M. Matzneff.
Ce livre me plaît, je le dis sans détours. Un vrai problème humain, c'est si rare. Encore plus rare quand il est traité sans fautes de français. M. Matzneff est un homme tout à fait exceptionnel : il n'a lu que de bons auteurs, le dernier en date étant Montherlant. Cela semble être chez lui une tradition de famille ; visiblement, son grand-papa russe lisait Voltaire et Anatole France à Saint-Pétersbourg en 1912.
Je ne saurais trop recommander la lecture de "Nous n'irons plus au Luxembourg". Cette belle méditation sur la fragilité humaine finit bien, puisque, aux dernières pages, nous voyons M. Dulaurier préparer un poulet selon une recette de l'empereur Héliogabale, qui n'avait pas de lithiase urique, comme chacun sait.

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