Cette camisole de flammes

Un jeune ogre désespéré

Par Claude Mauriac, Le Figaro, 06/03/1976

Pendant des années, je me suis précipité, dès que Les Nouvelles Littéraires arrivaient, sur le dernier feuillet, le seul à vrai dire que j'y lisais avant qu'elles fussent rénovées : le journal de Gabriel Matzneff. Malheureusement, l'actuelle direction, pour des raisons mystérieuses, s'est privée, dans sa nouvelle formule, de cet écrivain. Ce qu'il nous apportait, chaque semaine, je le retrouve avec la même joie singulière dans le premier volume de son journal qui vient de paraître.
De tels livres procurent un bonheur étrange. Celui de la plus grande distance et, en même temps, d'une insolite et totale proximité, coïncidence, quant à l'essentiel. Je crois pouvoir prédire à mes lecteurs, qui vont, je l'espère, devenir les siens, la même déconcertante et enrichissante expérience.
Il faut bien parler de soi pour faire les comparaisons. Et d'abord de lui, Gabriel Matzneff, dont tout me sépare : l'origine, la culture, la nature. Avec son "nom tartare", il a grandi, à Paris, "dans le sérail" de l'immigration russe. Il ne renie pas son "côté garde blanc". Ni la fascination qu'exerce sur lui l'Eglise orthodoxe. Contradictoirement, au même moment, le hantent (et n'ont cessé de l'obséder) le monde antique et, surtout, "ses chers Romains". C'est ce qui le rapprocha longtemps d'Henry de Montherlant. Les quatre colonnes de son temple sont, nous dit-il, le scepticisme de Pyrrhon, l'hédonisme d'Aristippe, l'athéisme de Lucrèce, le stoïcisme de Sénèque. Avec, comme clé de voûte, Schopenhauer et Nietzsche. Plus, dans la pénombre, quelques staretz Sozime inconnus de nous.
Contre les stoïciens, pourtant, il défend "les maladies de l'âme", les passions : "La doctrine de la délivrance des passions, qu'elle soit bouddhique, stoïque ou chrétienne, je n'en veux pas, je n'en voudrai jamais."
Ces passions - sa passion - il nous les confie, page après page, sans complaisance mais sans en rien cacher. Un goût de la "chair fraîche" qui apprécie les deux sexes, et l'un plutôt que l'autre. "Fatigue d'aimer dans la clandestinité, le danger, la honte. Fatigué d'avoir peur." Notation d'une minute de découragement : c'est, le plus souvent, dans l'alacrité que ce jeune ogre commente son tableau de chasse.
Un peu (beaucoup) d'effroi - mais chez le lecteur. L'impression de l'étrangeté absolue. Sensuellement, sentimentalement, un autre univers. (Et si c'étaient nous, les Martiens ?, dit-il à Montherlant.) Politiquement, nous n'avons rien de commun - si ce n'est un certain anarchisme qui n'est pas toujours "de droite". Religieusement, point davantage - si ce n'est au coeur de l'agnostisme, une nostalgie de la foi. (Mais il est engagé beaucoup plus avant que nous ne le pensions d'abord dans l'expérience, pour moi inconnue, du surnaturel.) Je n'oublie pas sa connaissance de l'Antiquité et de la langue latine, toutes sciences et références qui me sont à peu près inconnues.
Et pourtant, au même moment, l'impression d'une fraternité profonde. Toutes différences effacées, une connivence qui, en dépit des différences d'âge, d'origine, de culture, d'expérience, de goûts, font pour moi de Gabriel Matzneff, que je ne connais pas, un frère très aimé.
A quel niveau nous rejoignons-nous ? Hors du temps, sans doute - non seulement le nôtre, mais celui (ceux) de l'Antiquité. Hors de l'espace, assurément, car il y a peu de chance que nous fassions connaissance. Je l'ai croisé, un jour inoubliable. Sans doute ne le reverrai-je jamais. Est-il demeuré tout à fait le même ? C'est un adolescent génial que nous découvrent les premières pages de ce journal. Hanté par le suicide (comme Montherlant, qui lui fait à ce sujet des confidences devenues boulversantes). En équilibre instable, toujours. "Tous les désespoirs lui sont permis", mais aussi toutes les joies de l'esprit et du corps. "Je suis heureux, et pourtant, à chaque instant, prêt à mourir." Exclu, solitaire, inassimilable, différent - en cela d'abord qu'il est sans aucune arrière-pensée d'ordre social, qu'il n'aime ni l'argent ni le pouvoir. Un frère, vous disais-je. Sans ambition autre que d'écrire un beau livre, un jour. Il en publiés déjà quelques uns, des romans, qui ne sont certes pas indifférent. Et voici ce journal nocturne et solaire. Ne crains rien, Gabriel, rassure-toi. En dépit des silences, des refus, des affronts, tu as déjà gagné...

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