Le Taureau de Phalaris

La philosophie passionnelle de Gabriel Matzneff

Par Roland Jaccard, Le Monde, 27/03/1987

PHALARIS, tyran d'Agrigente au sixième siècle avant Jésus-Christ, faisait brûler ses victimes dans un taureau d'airain incandescent. Le sage, enseignait Epicure, s'il se trouvait par malheur en train de rôtir à petit feu dans le ventre de cet ardent animal, s'écrierait : "Que ceci est agréable ! Que j'en suis peu ému !" Piètre consolation que cette sagesse stoïcienne ! Schopenhauer, évoquant les disciples d'Epicure, raillait les "toréadors de la vertu". La sérénité serait-elle un canulard philosophique ? L'oncle Arthur aurait tendance à le croire. Gabriel Matzneff, lui, ne tranche pas. Il compte parmi ses maîtres des moralistes romains, adeptes du stoïcisme, et la "clique schopenhaurienne", Nietzsche et Chestov, philosophes intempestifs qui vouèrent aux gémonies l'équanimité.
Le dictionnaire philosophique de Gabriel Matzneff, le Taureau de Phalaris, est un hommage rendu aussi bien à Epicure qu'à Schopenhauer. C'est le livre des enthousiasmes, un capharnaüm d'érudition et de sensibilité. C'est un album de famille où Matzneff le schismatique nous introduit chez les Pères de l'Eglise orthodoxe ; où le "cinglé de la res romana" évoque avec nostalgie la Rome paienne ; où le mystagogue nous fait pénétrer dans l'alcôve de ses jeunes égéries ; où le clandestin nous mène vers ses "éveilleurs" - Nietzsche, Byron, Montherland et Cioran forment un cortège d'intercesseurs complices.
Gabriel Matzneff, qui n'a rien d'un "monsieur de l'absolu", rien d'un hégelien forcené, pratique une philosophie passionnelle. "Seuls survivent les livres où l'auteur s'est fourré tout entier", notait Schopenhauer. Quel plaisir de retrouver Gabriel Matzneff avec ses mots fétiches, ses répulsions, ses manies, ses idées fixes et ses habitudes ! Il témoigne d'un pertpétuel étonnement devant l'existence. Même quand il parle du suicide, sa philosophie est une déclaration d'amour à la vie, une déclaration dans le style des plus belles lettres que la passion ait jamais inspirées. Il faut se laisser emporter par le tempo, le rythme, la caracole de ses mots, la musique de ses imprécations. " Votre logique, lui disait une de ses charmantes maîtresses, est celle d'un fou, mais votre syntaxe est si rigoureuse que les lecteurs ne s'en aperçoivent pas."

Le livre des aveux

Bréviaire du solitaire, viatique de l'anarchiste, ce dictionnaire est aussi le livre des aveux. Gabriel Matzneff y confie sa dilection pour les bibliothèques et les librairies, sa tendresse pour Paris, "le berceau de mon enfance, le témoin de ma jeunesse, et où l'or pâle des pierres, à l'heure où le soleil décline, me murmure qu'il saura aussi être mon tombeau". Ce dandy a l'âme d'un amoureux romantique et le goût des églises. Mais, à l'instar de Vassili Rozanov, grand écrivain russe du début du siècle, possédé lui aussi par le rêve d'un nouveau christianisme, Gabriel Matzneff est un orthodoxe prompt à la transgression. Les pharisiens s'offusquent de ce que cette brebis du Seigneur soit aussi un "Cupidon déchaîné", les libertins sans foi ni loi tolèrent mal son culte de l' "Eros mystique". Gabriel Matzneff se définit comme l'homme des contradictions, "spirituel et sensuel", "destructeur et créateur". Ce Janus bifrons regarde à la fois le passé et le futur, Dieu et le Diable, l'autel et l'alcôve, le bonheur et l'infortune : "La vocation d'un homme d'esprit est de sauter par-dessus les barrières que dressent les imbéciles."
Gabriel Matzneff, l'éternel errant, dans la vie comme en littérature, chancelle parfois du haut de ses certitudes. Une scène du Casanova de Fellini le hante comme une prédiction de l'avenir : Casanova, vieillard décrépit, en butte aux moqueries des jeunes femmes, se réfugie dans son grenier et laisse tomber ce murmure : "Je suis fier parce que je ne suis rien."
Le conquérant a ses moments de faiblesse, don Juan ses instants de doute, Gabriel Matzneff des heures de désarroi. Mais son dictionnaire est là pour dissiper les vapeurs de la mélancolie. Si la philosophie se révèle, selon le voeu de Gabriel Matzneff, un népenthès, divin breuvage qui chasse la tristesse, Le Taureau de Phalaris est un remède contre la morosité, un nectar puisé aux sources même de la vie.

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