Le Taureau de Phalaris

Matzneff : un beau dico de l'ego

Par Patrick Grainville, Le Matin de Paris, 16/03/1987

Gabriel Matzneff a un prénom d'ange et un nom de satan slave. Il est chauve comme un moine zen, comme un mendiant mystique. C'est un hybride de bonze et de Bacchus, sa barbiche de faune est tout intérieure. J'aime chez lui sa mégalomanie candide, son narcissisme originel, son relent ingénu de libertinage, de bondieuserie et de voyouserie.
Ses références sont impossibles : Marc Aurèle, l'église orthodoxe, Manille, la cabriole ou l'encens, le détachement stoïque et la folie de Nietzsche, les atomes d'Epicure et les grains de peau nue. Matzneff prie entre deux pirouettes, conjugue Lolita et l'illumination, le Christ et les cris d'amour. L'escorte tout un cortège moral de métropolites, d'archimandrites égayés de lurons comme Byron et Casanova. Il n'est établi nulle part. On le soupçonne d'habiter quelque pigeonnier d'étudiant bohème, quelque repaire d'alchimiste musard, quelque rocher de zélote au désert. C'est un incurable nomade au miroir. Un passereau perdu dans ce siècle de plomb. Il est pauvre comme un moujik et libre comme un prince friand de roulette russe. C'est un monstre délicat. L'espèce se fait rare.

Taquin des causes profondes

Il nous offre un dictionnaire. Ce trait est bien de lui. Matzneff n'est pas un grand bâtisseur de fiction, de roman plantureux et carrossé au finish. Dilettante et rompu à la flânerie métaphysique, il préfère harceler à la fois tous les sujets et tous les contraires. C'est un taquin des causes profondes. Mais un taquin tragique hanté par le suicide. Il évoque volontier les crises de schizoïdie pour lesquelles il a été soigné dans sa jeunesse. Mais il se coiffe de cette schizoïdie comme d'une couronne de Caligula. La folie lui va.
Le dictionnaire lui permet de courir d'une rubrique à l'autre, comme à une volée de rendez-vous. Cela donne un livre égrené en chapitres comme un mélange d'alcoves et de chemins de croix. Un peu bordélique donc, mais cet éparpillement brillant respecte mieux l'identité du personnage qu'une construction lourdement charpentée et factice.
Quel est ce taureau de Phalaris qui donne son titre au livre ? C'est une statue de cuivre ardent où le tyran d'Agrigente suppliciait ses victimes. Comment se sortir de ce supplice métaphore de la vie ? Par l'impassibilité stoïque, la colère, le plaisir ou la lamentation tragique ? Matzneff ne choisit pas. Comme son maître Montherlant, il pratique le simultanéisme. Son moi est une mosaïque ailée, un damier de tortures et de délices. Ce n'est pas un hasard s'il consacre une flopée d'articles au syncrétisme. Les rubriques répondent à cette logique protéiforme qui allie le dandy, l'anarchiste, l'aristocrate, l'égotisme, l'érotisme à la foi, l'icône, l'incarnation, le Carême, l'hérésie et la miséricorde. Ainsi le sexe et la sainteté sont les deux versants de l'extase. Cioran, que Matzneff cite souvent, a bien montré que le saint est un orgiaque de l'âme et un épileptique de la prière.
Plusieurs articles sont consacrés à l'amour, la grande affaire de Gabriel. "L'amour est hors-la-loi", "Séduire, c'est être". On pourrait rajouter : séduire, c'est être aimé. Voilà la vocation de Matzneff. Narcisse toujours et partout, et c'est vrai pour nous tous. Il affirme aussi qu'il est capable d'aimer, cet altruisme est plus rare et plus mystérieux. Je crois nqu'on peut déclarer en toute lucidité que la soif de séduire et d'être aimé est consubstantielle à notre nature, mais le miracle d'aimer l'autre et pour lui-même ne doit pas être proclamé trop vite.

Des idées arrêtées...

Les écrivains, dévorants Narcisses, gamins tentaculaires et despotiques, seraient vraiment clairvoyants s'ils manifestaient davantage de doutes et d'humilité dans leur prétention à savoir aimer. C'est une question qui mérite à tout le moins une méditation plus ample et une réponse moins naïve.
Matzneff a des idées assez arrêtées sur les femmes. L'essence de la féminité à ses yeux est la tendresse, la femme doit exorciser les démons de l'homme. L'essence du mâle en revanche est la conquête, la violence et le péché. Je redoute que bien des femmes ne soient déçues d'être confinées dans le secourisme des messieurs angoissés.
Parlons encore d'amour ! Matzneff a souvent célébré ses escapades à Manille, présentées comme un envol vers l'oasis, la féerie sensuelle. Il voit Manille tout en bleu. Peut-être trop. L'oeuvre aurait été plus profonde, plus vraie s'il avait souligné aussi le caractère pathétique et sordide de son papillonnement chez les parias. Matzneff abomine la "femme libérée", les "Marie-couche-toi-là", les "salopes" comme il dit. Il les trouve sans poésie. Il a peut-être raison. Mais marchander des mendiants à Manille, est-ce plus lamartinien ? Non, décidément le désir n'a jamais rimé avec lucidité. Tout n'est que parti pris en amour, le sexe c'est l'esprit de clocher absolu.
Ce Matzneff est donc un sacré moineau, à la fois partisan du prie-dieu et de la pilule, de l'amour pur et de la prostitution. Entre vacuité et volupté, sa vie vacille. Il y a de l'encens dans ses coïts. Il m'émeut quand il est nostalgique.
Je lui ferai un reproche. Ses références s'arrêtent en gros à la charnière du XIXe et du XXe siècle, hormis quelques exceptions, Cioran, bien sûr, que j'adore, moi aussi, et dont m'exalte le feu morose, la splendeur de sultan couché sur un sofa de soufre et de cendres. Matzneff revendique son indifférence au présent.

Ange ou démon ?

On peut y voir de la superbe mais aussi une peur, un refuge. Pour ma part, je ne vois pas comment je me passerais de Céline, de Proust, de Claude Simon... Je lis beaucoup mes contemporains. En forçant le trait, l'originalité et la limite de l'oeuvre de Matzneff c'est son parfum de sacristie et de sérail, de chevalerie un rien rétro, sa rouille de samouraï tardif mais revendiquée avec brio. Je préfère encore un rétro rarissime comme lui qu'un ramassis de modes et de modernité bidons. Mais il y a aussi une modernité souveraine : l'exclure c'est risquer de rassir.
Le style de Matzneff est classique, il n'est parfois que cela. Pour qui revendique une singularité farouche, il y faudrait peut-être moins de tenue et plus d'invention. Le classicisme n'est génial que s'il est échevelé comme chez Saint-Simon ou fulgurant comme chez Cioran. Sinon ce n'est que de l'héritage, un art de gérer élégammment les ruines. Un vrai style est de rupture. Matzneff excelle à rompre dans le domaine des moeurs mais son style est loyaliste. J'aimerais y trouver plus d'anomalie savoureuse, plus de magie individuelle, une impureté envoûtante. Il devrait écrire comme un diable, il n'écrit que comme un ange ! Une prose parfaite n'est pas une prose inspirée. Rien ne distingue la prose d'un mémorialiste du XVIIIe siècle d'un autre mémorialiste du même siècle. Cet anonymat de la belle prose française est l'inconvénient de la perfection. Le style n'est pas que le produit d'une civilisation, la quintessence d'un siècle, c'est plutôt la tare solitaire d'un moi unique. A tous les classiques, je préfère Céline ou Proust, ces tarés magnifiquement individuels. Dans les Mémoires d'outre-tombe le classicisme de Chateaubriand est grand parce qu'il est visionnaire.
Le classicisme de Matzneff n'est pas dénué de banalités ensoleillées comme "publier un livre, c'est jeter une bouteille à la mer", "l'amour est une drogue, comme l'alcool et l'héroïne" ou encore, "l'amour qu'ils ont vécu continue... de briller dans nos coeurs telle une étoile dans la nuit." Il va sans dire que Le Taureau de Phalaris abonde en formules plus fortes et plus fines, car ce dictionnaire de Matzneff que j'ai aimé taquiner est un bon, un riche Matzneff, un Matzneff exemplaire. Souvent plus grave, plus tragique, que ses romans. Il y cultive tout compte fait un peu moins sa légende. Sentencieux et ludique, philosophique et fiévreux, il nous livre ses sources et ses délires secrets. Il faut lire son beau dico de l'ego.

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