De la rupture

Le déplaisir de rompre

Par Michel Mourlet, Valeurs Actuelles, 12/04/1997

Si je modifie, à dessein, le titre de la piécette délicieuse de Jules Renard, c'est parce que je viens de lire, avec un plaisir extrême, le dernier livre de Matzneff : De la rupture. La place manque pour analyser complètement cet ouvrage, certainement l'un des meilleurs de son auteur. L'archange Gabriel nous donne ici un traité de casuistique, genre un peu tombé en désuétude depuis que les théologiens s'intéressent plus à Billancourt, qu'on désespère, qu'aux cas de conscience posés par les circonstances de la vie.
Parmi ces circonstances, l'arrachement à soi des êtres ou des objets qui faisaient consubstantiellement partie de soi est l'une des causes majeures de nos crises psychologiques, pour peu que nous soyons doués d'un rudiment de sensibilité. Ce sont donc divers cas de rupture que Matzneff examine, et pour lesquels il propose des remèdes. Parmi ces cas, bien sûr, la rupture amoureuse tient la place principale. Mais combien d'autres attendent l'homme : "Dans la vie tout est rupture, depuis le cri primal du nouveau-né jusqu'à l'ultime soupir de l'agonisant ; depuis le premier biberon jusqu'à la dernière cigarette. Chacun de nous est destiné à fumer un jour sa dernière cigarette, et vous aussi, mon cher filleul. Soyez donc prêt."
Matzneff est un stoïcien d'une espèce particulière. Nourri au lait de la louve romaine, il cultive néanmoins des délicatesses postérieures à la naissance de Jésus-Christ. Ainsi, il rejette la recette d'Ovide et de quelques autres, qui enseigne que pour moins souffrir, du passé il faut faire table rase. Se couper un membre peut être salutaire, mais l'oubli est une médecine pire que le mal. Rien de plus juste n'a été écrit sur cette épineuse que ceci : "Renier l'amour qu'on a vécu, affecter de le compter pour rien, quelle impiété ! Gommer son passé, quelle sottise ! Le passé est en effet notre bien le plus précieux et même, si nous y réfléchissons, le seul dont la réalité soit irrévocable. L'avenir n'existe pas encore (et, si les Parques le décident, ne sera jamais), à chaque seconde le présent se métamorphose en passé, d'évidence c'est notre passé qui constitue ce que nous sommes, c'est en lui que se resserrent nos amours, nos travaux, nos épreuves, notre vie entière. Dire "mon passé" équivaut à dire "ma vie"."
Stoïcien, Matzneff le demeure cependant pour l'essentiel : "Si vous désirez vous bronzer contre la souffrance causée par de telles pertes, vous devez, mon cher filleul (...) apprendre à aimer la nécessité... Pénétrez joyeusement dans la salle du banquet et jouissez avec gourmandise et reconnaissance des plaisirs qui vous y sont offerts, tout en sachant que, "tel un convive rassasié", ut plenus conviva (Lucrèce, De rerum natura, III, 938), vous devrez bientôt en sortir."
Nous retrouvons avec ce dernier trait non seulement le stoïcisme, mais la casuistique. Non pas celle à quoi pensant Mgr Dupanloup qui écrivait : "On a vainement essayé d'aveugler notre siècle sur la nature et le but de cette partie du droit moral", mais une autre, évoquée par l'abbé de Chaulieu (1639-1720), qui passa une vie bénie des dieux à chanter l'amour et le vin : "l'amour a ses casuistes / D'avis fort différents dans sa religion ; / Il a ses escobars, il a ses jansénistes."
Assurément, Gabriel Matzneff est plus proche d'Escobar que de Jansénius. C'est pourquoi on aime son livre ; livre sur le travail bienfaisant de la mémoire, la plus fidèle alliée de l'écrivain. Et puis, quelqu'un qui ressuscite le verbe "pourpenser" - méditer longuement - dont se... pourléchaient Montaigne et Saint-Simon, de quoi pourrait-on lui tenir rigueur ?

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page