De la rupture

De la rupture

Par Patrick Manuel, L'Eclaireur, 05/03/1997

Voici un petit ouvrage fort bien écrit publié dans la collection "Manuels" des éditions Payot. Manuels, qu'est-à-dire ? Cela a un petit côté pédagogique : on songe aux manuels scolaires. Il est vrai qu'à lire celui-ci, on est à bonne école. On aurait pu imaginer encore "Essais". Mais laissons là ce bavardage pour en venir à l'essentiel. Sous la forme de réflexions et conseils adressés à son filleul, Gabriel Matzneff écrit un véritable traité sur la rupture, agissant ainsi en véritable moraliste (et non pas moralisateur) dans le meilleur sens du terme.
Rupture : à y réfléchir, vivre est un long exercice de rupture. Avec la vie prénatale, avec l'enfance, avec la famille, avec les amours, avec le tabac, avec Dieu ou l'athéisme, et pour en finir avec la vie, la mort étant un "changement d'adresse définitif". L'auteur, qui a beaucoup aimé, beaucoup quitté les jolies femmes, consacre à l'amour la part qui lui revient, ne cache rien de la souffrance que signifie la rupture : "Il n'existe pas d'échelle de Richter de la douleur", écrit-il. Une douleur qu'il ne faut pas dissimuler honteusement. Une femme qui ne souffrirait pas après avoir rompu a-t-elle vraiment aimé ? Un rien provocateur, l'auteur recommande même de ne pas détruire le courrier d'amour, histoire de le relire dix ans plus tard.
Pis que la rupture amoureuse serait la rupture de l'amitié : s'il le faut, tendre la main, pardonner. Ne pas rompre.
Mais il est des ruptures d'une autre nature, et, insensiblement, nous quittons le terrain des passions sentimentales pour accéder à celui de la vie spirituelle. Alors se multiplient les citations d'ordre littéraire, religieux et métaphysique. Le Christ lui-même ne nous invite-t-il pas à rompre et tout quitter pour le suivre ? Nous ne sommes pas loin de pourfendre les familles, "foyers clos", et de louer cet "obtiens-toi" cher à Gide...
Livre rien moins qu'austère, car à chaque pas, la boutade est sous-jacente. Ainsi : "ce ne sont pas les puceaux mais les grands pécheurs qui font les bons moines". Autrement dit, rien n'interdit de goûter aux biens de la terre : Matzneff n'est pas un pisse-vinaigre.
Le livre fourmille d'exemples, de réminiscences des auteurs antiques, de férocités aussi : au lecteur d'y discerner des pensées plus profondes qu'il n'y paraît. Suprême provocation en forme de badinage : une anthologie de lettres de rupture, toutes conçues par l'auteur. Lequel, hélas, affirme avoir écrit son dernier essai. On se prend à le regretter. Au fait, ces lettres, elles, peuvent bien avoir été tout de même inspirées par de vraies amantes délaissées.

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