De la rupture

Comment rompre ou être largué avec efficacité, profit et élégance ? Les trucs de Matzneff

Par Laurent Nicolet, Le Nouveau Quotidien, 13/02/1997

Le sulfureux romancier amateur de nymphettes et de faunelets a choisi la forme antique de l'essai épistolaire pour dire tout le bien qu'il pense de la souffrance amoureuse

"Impératrice de la rupture", "muette et indifférente salope" : c'est en ces termes vigoureux que Gabriel Matzneff, l'écrivain traqueur de nymphettes et de faunelets, parle de la nature. Une nature dans laquelle tout est rupture, "depuis le premier biberon jusqu'à la dernière cigarette". Cela tombe bien : le nouveau livre du sieur Matzneff traite de cet art délicat et douloureux entre tous : l'art de rompre, qui se confond avec celui d'être rompu. Rompre avec votre maîtresse, en être pitoyablement quitté ; divorcer ; se fâcher avec un ami ; se faire voler un objet précieux ; suivre un régime ; entrer au monastère ; supoprter la mort des proches, tout cela et tant d'épreuves similaires nécessitait bien qu'on consacre à la rupture un petit essai. Matzneff a choisi la forme épistolaire. Il écrit à son filleul, comme Sénèque écrivait à sa mère, Plutarque à sa femme et Cicéron à son ami Atticus. Point de vue donc radicalement masculin sur la manière d'agir et de réagir dans et face à la rupture.
Premier cas de figure : vous êtes quitté et vous n'y êtes pour rien, vous étant toujours montré un amant irréprochable. Point d'hésitation : il faut prendre la plume, abreuver la traitresse d'injures : "Cela soulagera vos nerfs et donnera mauvaise conscience à la renégate : coup double." Tout en sachant bien que cela ne la fera pas revenir. Ni non plus les arguments rationnels. Une seule attitude, annonce Matzneff, sera capable, éventuellement, de vous ramener une femme : faire le mort, disparaître.
Notons au passage que le livre de Matzneff se veut une apologie de la douleur, du deuil, de la souffrance amoureuse. Non pas la douleur pour la douleur, mais comme expérience enrichissante et tremplin vers un développement personnel, spirituel, intellectuel. Ce qui suppose une certaine grandeur d'âme, et une fidélité sans faille au passé. Ne jamais mépriser une histoire qui fut d'amour, ne jamais rien renier, les jours enfuis étant pour Matzneff la substance même de notre vie. Ce qui ne vous dispense pas de certains coups tordus, comme d'envoyer à la belle des photocopies des lettres enflammées qu'elle vous écrivait au temps où elle vous aimait. Pour mieux supporter la douleur et pour donner raison à La Bruyère, auteur, selon Matzneff, de la phrase la plus misogyne de la littérature française : "Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusqu'aux faveurs qu'il a reçues d'elle."
Deuxième cas de figure : on vous quitte et vous l'avez bien mérité. Dans ce cas, évitez d'abord le ricanement, du genre : une de perdue, dix de retrouvées. "Ce serait, nous prévient Matzneff, indigne de la beauté de vos défuntes amours, indigne de vous." Ne reste que deux attitudes qui se confondent : savourer sa souffrance et en tirer de la beauté, de l'enseignement, de la création, bref "vivez cette crise à fond".
Passons maintenant aux choses sérieuses : c'est vous qui rompez. Dans ce cas la douleur sera plus forte, car plus active. Et puis c'est là un travers typiquement masculin : l'impossibilité à rompre, la tergiversation. Alors que les femmes, elles, semblent pratiquer cet art avec une déconcertante facilité : "Les femmes ne sont jamais coupables, ce n'est pas leur truc, ab-so-lu-ment pas." Pour vaincre cette pusillanimité masculine, maître Matzneff se fend d'un conseil précieux : il en appelle à l'égoïsme sereinement compris : "Durant ce naufrage, ne jouez pas au boy-scout : c'est vous et vous seul que vous devez sauver de la noyade. Choisissez ce qui est bon pour vous. Préférez-vous à tout." Ce qui n'empêche pas la réflexion, ni de bien peser ce que l'on s'apprête à perdre pour toujours. Une fois décidé, commencez par éviter le téléphone, qui ne concerne que les amours secondaires. Fortement recommandée : la tactique dite du sourire du Chat, par allusion à Chester, le félin qui, dans "Alice au pays des merveilles", disparaît tandis que son sourire demeure encore bien visible. Bref il s'agit de disparaître insensiblement, en espaçant les rendez-vous, en les décommandant à la dernière minute, en ne téléphonant plus. Ultime solution : la lettre de rupture. Bon prince, Matzneff nous en a concocté quelques-unes à l'usage des deux sexes et grouillantes de formules éminemment travaillées. Côté masculin : "Vous lasseriez, Aldegonde, la patience d'un saint." Ou encore : "Vous vous faites soigner, m'avez-vous dit, par un psychanalyste. Mon diagnostic personnel est que vous êtes la reine des emmerdeuses." Plus classe : "Fébronie, je t'aime, depuis trois ans que nous sommes amants je n'ai pas cessé de t'aimer et ma décision de rompre est pour moi aussi dure à prendre qu'elle l'est pour toi à subir." Côté féminin : "Hilarion chéri, je porte dans mon coeur ton visage comme une étoile et je l'emporte pour toujours." Plus direct : "La manière désinvolte et humiliante dont tu me traites m'a 1001 fois montré que tout amour a disparu de ton coeur." Ou carrément madré : "Oreste, adieu avant que vous ne m'aimiez plus.
P.S. - Vous verrez, mes filles seront superbes !"

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