Vous avez dit métèque ?

Métèque et Français toujours!

Par Christopher Gérard, Le Spectacle du Monde, 01/02/2009

Fils d'émigrés russes blancs, esthète raffiné, écrivain de race épris de liberté, Gabriel Matzneff s'inscrit, depuis un demi-siècle, dans la lignée des éveilleurs. Il publie un recueil d'une centaine de ses textes : un hymne à la langue française et au génie européen en son double héritage, gréco-romain et chrétien.

Né de parents russes à l'hôpital américain de Neuilly-sur-Seine, l'écrivain Gabriel Matzneff se dit, non sans coquetterie, "beur de Saint-Pétersbourg". Dans son dernier livre, Vous avez dit métèque?, il brandit ce titre jadis péjoratif comme un étendard, celui des vilains canards égarés au milieu des cygnes. Son instinct de polémiste lui dicte de narguer ainsi ceux qui s'enferment dans "les rassurantes frontières du tribalisme", car, à le lire, un spectre hante la France, celui du chauvinisme le plus frileux. Ce fils d'émigrés est "incommodé par ce retour aux racines qui est tant à la mode". L’écrivain français – et quel écrivain ! – s’insurge à l’idée que d’aucuns pourraient minimiser son apport au patrimoine de la France sous prétexte que son nom est truffé de z et de ff «comme une dinde de Noël l’est de marrons». Ce serait en effet inintelligent et du plus mauvais goût.
Risquons tout de même cette impertinence : l’immigration massive en Europe de populations afro-asiatiques, souvent mahométanes (ou en passe de le devenir), n’est-elle pas en train de modifier en profondeur la population du continent ? Cette mutation accélérée est-elle désirée par la majorité de nos concitoyens ? Que des Européens expriment leur inquiétude, fût-ce par des réflexions déplaisantes, est-ce un crime dont il faudrait encore et toujours se repentir ? Une promenade matinale dans certaines banlieues permet de comprendre que le clivage ethnique prend aujourd’hui des allures de murailles de Chine, que la société multiculturelle se révèle bien plus multiraciste qu’édénique. La quête d'identité suscite parfois des discours intolérants ? Soit. Mais ce risque, plus que mesuré, la rend-elle ipso facto illégitime? A contrario, la mondialisation à marche forcée - ce qu'un journaliste du Figaro appelait tout récemment "le métissage au mixer" -, qui fonde vraiment le discours dominant («le sirupeux bourrage de crâne»), ne se révèle-t-elle pas autrement plus lourde d'explosions incontrôlables?
Ne chicanons pas davantage Matzneff, esthète raffiné et polémiste de race, d’autant que l’écrivain nuance lui-même son propos dans son exposé sur les Français venus de loin en rappelant la misère des émigrés russes et leur parfaite intégration en France (y compris sur les champs de bataille et dans les prisons de l’ennemi) : «on observait un désir d’utiliser tous les moyens que la France mettait à leur disposition pour échapper à l’exclusion.» Les récentes émeutes lui inspirent ces lignes d’une remarquable lucidité : «pourquoi (…) ces garçons d’origine africaine traînent-ils toute la journée, ne s’intéressent-ils à rien, s’ennuient, semblent n’avoir aucune curiosité intellectuelle, aucune soif d’apprendre, de lire de beaux livres ? Mystère et boule de gomme.» L’inspecteur Matzneff repère l’un ou l’autre indice révélateur : «lorsque j’étais enfant et adolescent, personne ne me parlait de la République, des valeurs républicaines, de l’engagement « citoyen ». Personne ne me parlait cet abstrait et ridicule charabia. On se bornait à me parler de la France.»
Royaliste de cœur et de raison, défenseur de l’Europe réelle, celle du Prince de Ligne et de Frédéric II, Matzneff a compris qu’Alexandre Dumas, en créant des figures aussi exaltantes qu’Athos et d’Artagnan a plus fait pour le vieux Pays que tous les idéologues de France et de Navarre.
Plus d'une centaine de textes rédigés depuis 1958 composent ce recueil étincelant, car notre beur connaît son Littré sur le bout des doigts; de même que n'ont plus guère de secrets pour lui les œuvres de Montherlant et d'Hergé, l'histoire de Port-Royal, les livres des Pères comme ceux des Stoïciens. Bref, par sa diversité et par sa densité, ce livre permet de découvrir l'un des plus fins stylistes d'aujourd'hui, qui est aussi un humaniste au sens noble: un homme épris de liberté et qui, sans cesse, approfondit la connaissance de notre patrimoine séculaire.
Artiste, c’est-à-dire créateur de sens et de beauté, Matzneff est, depuis cinquante ans, demeuré fidèle à des thèmes qui sont autant de leitmotiv dans ses livres, - romans, essais et journaux devant être pris comme un tout cohérent, puisque l'homme s'est mis tout entier dans son œuvre. La Russie absente et présente, la France et sa tradition courtoise, les splendeurs de l'orthodoxie, la Rome de Pétrone, les plaisirs de la table et du lit, la littérature, l'amitié, voilà ce qui inspire à Matzneff ces lignes dignes des Classiques : «il n’y a rien de pire qu’un peuple dépossédé de son héritage esthétique et spirituel ; rien de plus mortifère qu’une nation lobotomisée, sans racines et sans mémoire». Ou : «Mes compatriotes ont dans une même abjecte dégoulinade renié les dieux du paganisme et le Dieu de l’Evangile, leur héritage gréco-romain et leur héritage chrétien. (…). Ils ne lisent plus ni Plutarque ni les Pères de l’Eglise ? On leur fera lire Mahomet.»
La France, « l’Autre Patrie » de générations de Russes blancs (d’Arméniens, de Hongrois, d’Italiens,…), lui arrache ce cri : «En ce qui me regarde, mes dons, mon énergie vitale, mon travail, mon amour, je les aurai, de mes balbutiements de plume aux derniers mots que je tracerai sur mon lit d’agonie, mis au service de la langue française». Pareille déclaration, soutenue par trente-cinq livres publiés en quarante ans, devrait valoir à son auteur le titre de "Français par l’encre versée", à l’instar des légionnaires qui ont fait l’offrande de leur sang.
Comme Matzneff a ferraillé aux côtés de Pierre Boutang à la Nation française, à Combat avec Philippe Tesson et à l’Idiot international de Jean-Edern Hallier, il a exhumé de ses archives des articles témoignant d’une liberté de pensée aujourd’hui refoulée dans des marges de plus en plus étroites. Ami de Mitterand dès 1965, l’anarchiste conservateur Matzneff n’avait pas de mots assez féroces pour ridiculiser le chancre mou, le système du Général et même, ce dont il se repent à certains égards, sa personne, comparée au « Grand Inca du Temple du Soleil ». Le premier, il prend la défense des dissidents russes après celle des soldats perdus de l’OAS, toujours avec ardeur et sans amertume, car, l’œil vif et le teint clair, l’homme n’a pas le tempérament bilieux d’une certaine droite.
Fils de la Louve, Matzneff cite Horace et Sénèque à tout bout de champ, mais jamais hors de propos, tant le disciple et l’ami de Montherlant a du monde antique une connaissance charnelle, sans rien d’académique ni d’ennuyeux. Catulle et Lucrèce sont pour lui des compagnons de randonnée, bien plus que de poudreuses références : des maîtres de vie, des guides dans l’art du bonheur.
Car l’essentiel chez Matzneff, c’est la chasse au bonheur, qui fait de lui le digne continuateur de Stendhal, et le maillon d’une chaîne dorée que l’on peut faire remonter à Horace. Matzneff est un éveilleur dont le style limpide libère ses lecteurs des pesanteurs de toutes sortes. Quoi que l’on pense de ses opinions, parfois discutables, une qualité doit lui être reconnue, outre le talent littéraire : Matzneff est ce que Nietzsche appelait un "véridique". Il ose écrire ce qu’il pense et ressent, depuis ses débuts à Combat jusqu’à ses derniers écrits, et pendant longtemps encore, pourvu que les dieux de Rome et Celui des Evangiles lui prêtent vie.
« Fripon sybaritique » aux yeux des distraits, Matzneff aura toute sa vie été un écrivain engagé dans les combats de son siècle, souvent à rebours des modes et au détriment de sa carrière. D’où l’admiration sincère que lui portent des générations de lecteurs passionnés. D’où sa solitude d’artiste pauvre, qui livrait en 1972 ce bouleversant aveu : «chaque jour le nombre se resserre des hommes avec lesquels il est possible d’échanger une parole de vérité ; la solitude est plus que jamais le lot des esprits différents».

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page