Carnets noirs

M le maudit

Par Claude Imbert, Le Point, 02/04/2009

Il dit tout, Matzneff, dans son « Carnet noir ». Innocence aérienne et solaire d'un diariste autrefois vilipendé.

«M le Maudit », Matzneff ? Non ! Cible, oui, jadis, de cafardages publics. Et victime, en amant de jeunes filles précoces, d'un absurde ostracisme. Car ce « libertin métaphysique » est en vérité plus solaire que ténébreux.

Loin, très loin de la poisse moutonnière, il aura traversé notre dernier demi-siècle en athlète du journal intime, en artiste de l'écriture, laissant derrière lui un frais sillage de myrte et de benjoin. Personne n'aura mieux pratiqué les diététiques sévères du corps et de l'esprit : elles lui maintiennent une silhouette de discobole et un style vif, élancé, délivré des pathos de l'époque, un régal ! Gabriel Matzneff est un Romain antique-entre la Rome d'Auguste et la Rome des papes-qui ne quitte Horace que pour chatouiller saint Paul. Un cas !

Sa vie est semée de carnets de notes quotidiennes qui lui font désormais un piédestal d'une vingtaine de volumes. Quelques-uns-ainsi « Maîtres et complices »-restent des compagnons classiques de l'« honnête homme » des grands siècles... s'il en reste. Quant à ses Journaux intimes, ils font défiler une curiosité vagabonde : Schopenhauer joue aux billes avec Tintin, on musarde de Sénèque à Bossuet et de l'alcôve à la sacristie. Le dernier paru est un « Carnet noir (2007-2008) » qui rattrape avec bonheur le temps présent.

Sur l'âge, frotté de sa chère Italie, Matzneff y ronchonne un peu plus contre la bêtise populaire, mais approfondit, plus qu'il n'éteint, ses passions contradictoires. Entre sa patrie d'élection-la France de la langue française-et ses racines de Russe orthodoxe, entre Vénus et le Christ, son éphéméride, où le péché ne rôde jamais, n'a rien de l'aveu ou de la confession. Rien des « Mémoires intérieurs » d'un Mauriac, résolu à « garder le silence sur l'indicible » ; rien des jets d'encre (les « Poisons ») de Sainte-Beuve. Matzneff, lui, dit sereinement tout. Innocence aérienne du diariste, égotiste lévitation...

Naviguant aux étoiles-celles des stoïques ou d'Epicure-, il avance sans masque, offrant tout à trac le spectacle de ses tranquilles déchirements. Voire de ses jalousies incongrues où l'on trouvera plus d'amour-propre que d'amour. Car, mais oui ! notre Casanova, épris d'une amante infidèle, vitupère-et ma foi comme un Werther-le mari ou le bourgeois confortable qui lui dispute les week-ends d'une amoureuse, au fond, peut-être... plus épicurienne que lui.

Amor fati

Au fil du temps, le souvenir le brûle encore de quelques amours rompues, mais il s'en console dans la résignation à la fatalité, à l' « amor fati ». Retour bienvenu chez Epictète ! Ouf ! Le plus dérangeant pour le vulgum pecus (dont Matzneff n'a cure), c'est, chez ce dandy spiritualiste, l'entrelacs du charnel et du divin. Le gourmet lâche son poulet aux morilles, arrosé de vosne-romanée, pour un strict jeûne eucharistique. Il délaisse la caracole des donzelles pour la liturgie tridentine. Et quelques vers de Tibulle pour les sermons des archimandrites. A son chevet, le « Satyricon » côtoie les « Ascétiques » de saint Basile. Et l'on dirait parfois que, lorsqu'il s'envoie en l'air, c'est vers le ciel qu'il s'envoie...

Car l'archange Gabriel, une fois pour toutes, a décidé que le « sublime message du Christ » n'a jamais pu accoucher d'un code moral petit-bourgeois inventé par de mauvais prêtres. Le ciel et la terre sont donc sommés de s'accorder en lui afin qu'il jouisse en paix de l'enchantement du monde et de la divinité de l'existence. Qu'il s'émerveille à loisir d'un mot, d'un visage, d'une couleur, d'un geste... Ainsi font le ciel et la terre : ils sont, chez Matzneff, de bonne composition.

De Montherlant, suicidé à la romaine, dont il répandit jadis les cendres sur les rives du Tibre, jusqu'à Soljenitsyne, pour la mémoire duquel il brûle aujourd'hui des cierges, il n'eut jamais, en cinquante ans, de mauvais maîtres. Il aura conquis, quant à lui, de bons disciples. Des happy few, bien sûr ! Selon vos dispositions, vous pouvez en être : si Matzneff ne vous tombe pas des mains, vous entrerez dans le cénacle. Et n'en sortirez plus

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