Voici venir le Fiancé

Gabriel Matzneff, clandestin capital

Par Christopher Gérard, La Presse littéraire, 01/03/2006

“L’accoutumance est une lèpre que seule peut vaincre une vigilance sans cesse renouvelée »
Gabriel Matzneff, Les Passions schismatiques.

Cet apophtegme de Gabriel le Styliste se rapproche étrangement d’une sentence d’un autre contemporain capital, Ernst Jünger, qui, dans Le Cœur aventureux, met son lecteur en garde contre le plus grand danger qui soit : « celui de laisser la vie nous devenir quotidienne ». Convergence de deux artistes chez qui se marient dandysme et doctrine de l’éveil. Dans Voici venir le Fiancé, huitième et ultime (?) roman, Gabriel Matzneff fait vivre sous nos yeux un conventicule de carbonari digne d’Alexandre Dumas: un austère hiéromoine, une baronne macrobiotique, un professeur de latin et de grec et son ami avocat, un cinéaste et sa maîtresse (une belle emmerdeuse), un séducteur jaloux, un couple lesbien, tous fins gourmets et zinzins d’Italie. Les aficionados de l'écrivain auront reconnu de vieux amis, tout particulièrement cette triple incarnation de l’âme matznévienne : le professeur Dulaurier, loyal et sincère païen; Raoul Dolet, cinéaste incompris et réprouvé; Nil Kolytcheff, orthodoxe hanté par son salut. Ces trois visages attachants, qui font songer à la subdivision de l’âme selon Platon (sagesse, excellence et passions), incarnent aussi les trois grandes tentations qui traversent toute l’œuvre de l’écrivain : le monastère (dans Mamma, li Turcchi !), la mort volontaire (dès Le Défi et L’Archimandrite) et la chasse au bonheur (dans la moindre de ses lignes). En ce sens, Voici venir le Fiancé rassemble en un faisceau incandescent tous les thèmes de prédilection de l’écrivain, ses obsessions et ses hantises, ses goûts et ses dégoûts. Un lecteur platonicien - les Dieux savent à quel point le nietzschéen Matzneff prise peu ce penseur - pourrait interpréter cette œuvre comme l'illustration du conflit éternel entre le cheval blanc (les passions généreuses) et le cheval noir (les passions inférieures), maîtrisés avec peine par le cocher divin. Tantôt l'attelage contemple la beauté pure, tantôt il s'en éloigne, frappé d'une lancinante nostalgie. Ainsi, les lecteurs de Vénus et Junon, son journal des années cinquante, retrouveront-ils inchangé le jeune et svelte rebelle de 1953, qui, loin de renier ses passions schismatiques, se rit des contradictions et défie les simplets (ceux qui croient que deux et deux font toujours quatre), bien marris d’une telle constance, mais voilà, Matzneff a compris depuis l’adolescence la grande loi héraclitéenne de l’alternance : « Dieu est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, abondance et famine. Il se transforme comme le feu mêlé d’aromates… » Pyrrhon et Paul de Tarse, thé vert et cassoulet, Mithra et Chrestos: les contraires s’unissent sans s’abolir grâce au talent de l’écrivain, ici au sommet de son art.
Roman chrétien, Voici venir le Fiancé, est un hymne à l'Eglise orthodoxe, "le lieu où le présent et le passé se mêlent le plus étroitement". Tout le récit se déroule pendant le carême « pravoslave » (ortho-doxe, traduit littéralement du grec en russe et francisé par l’impeccable lettré qu’est Matzneff)…même si les premières pages du roman nous transportent dans un restaurant des environs de Sorrente, où les membres du conventicule font joyeusement balthazar en italianisant à qui mieux mieux (Brindiamo ! brindiamo ! alla salute ! all’amicizia !). Si Nil Kolytcheff demeure le libertin dédié aux plaisirs de la chair et de l’esprit d’Isaïe réjouis-toi (1974) ou de Harrison Plaza (1988), il n’en cache pas moins son tourment (« je suis une brebis perdue »), son espérance en un salut personnel. Ses gestes sont ceux de la foi au sens chrétien, mais ses sentiments, ses pensées les plus secrètes évoquent davantage Pétrone ou Casanova que d'ascétiques staretz. Ne va-t-il pas jusqu'à grommeler, à l'office, que ses passions, loin de le souiller, justifient son existence? Pourtant, tout le roman baigne dans cette atmosphère « pravoslave », mieux que dans L’Archimandrite (1966). Gabriel le Sybarite nous initie à une riche théologie que, manifestement, il connaît bien : il y a aussi chez lui un côté séminariste surdoué! La magie de la liturgie pascale, les hymnes et le dialogue constant avec un directeur de conscience qu'on voudrait rencontrer donnent l'envie de rejoindre cette société secrète et d'y retrouver la princesse Antropozoff, le père Guérassime, et Lioubov, la belle iconographe.
Roman crépusculaire, Voici venir le Fiancé nous met en garde contre ce que Matzneff appelle "les avertissements de la clepsydre". Le bohème, l'esthète fauché qui voyage en wagon-lit et craque pour un chapeau de chez Bross et Clapwell, voit venir le péril majeur qui le guette: devenir un vieillard pathétique, privé d'élan; inspirer la pitié. La passion du Christ est bien un mythe qui indique à l'homme attentif quels sont ses épreuves futures, car avant le résurrection, il lui faudra subir les crachats et les coups d'une tourbe infâme.
Roman mélancolique, Voici venir le Fiancé sera lu comme une condamnation du monde moderne, tant l'écrivain s'emporte avec fougue contre cette crétinisation forcée que nous subissons tous les jours. Règne des sycophantes et des nouveaux quakers, lâcheté des élites et veulerie de la plèbe (plebs nata ad serviendum), ce tableau pointilliste de notre merveilleuse civilisation occidentale est plus que fidèle, visionnaire.
Roman stoïcien, Voici venir le Fiancé est un hymne au Fatum, à sa plus sereine acceptation. On voit ainsi à chaque page que le dialogue entre Henri de Montherlant et Gabriel Matzeff n'a jamais cessé: deux Romains de la haute époque continuent de s'échanger leurs impressions et leurs clins d'œil au sein d'une civilisation qui s'engloutit dans le grand cloaque.
Roman de la maturité, Voici venir le Fiancé est la réussite majeure d'un grand styliste. Gabriel Matzneff nous livre un roman testamentaire où il a donné le meilleur de lui-même tout en surprenant son lecteur à chaque page, car le style, ici bien plus baroque que dans les précédents romans, je dirais presque précieux, le style donc, lumineux, nous empêche de refermer ce livre avant les bouleversantes dernières pages. Cet alliage imprévu de classicisme et d'argot de collégien, ces italianismes (et ces latinismes: procrastiner, permaner, alluder), son magnifique éloge du subjonctif imparfait, ses trouvailles parfois désopilantes ("opiner du klobouk" m'a fait rire trois jours), la richesse du vocabulaire (débagouler, farrago, rapicolant,…), tout séduit au suprême et conquiert le lecteur. Mission accomplie, messer Matzneff!

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