Cette camisole de flammes

Gabriel Matzneff et "Cette camisole de flammes"

Par Jacques de Ricaumont, La Revue des deux mondes, 01/02/1978

Tous les livres de Gabriel Matzneff sont autobiographiques, mais aucun ne l'est au même degré que Cette camisole de flammes, dont le titre évoque les ardeurs et les tourments de l'âge où, dans l'antiquité romaine, l'adolescent de famille patricienne dépouillait la robe prétexte pour entrer dans la classe des éphèbes.
Ce journal de jeunesse, qui commence quelques jours avant le dix-septième anniversaire de l'auteur et s'achève l'année de ses vingt-cinq ans, se distingue d'abord par son caractère linéaire. Les notations sont condensées en quelques phrases, parfois en une seule - preuve d'une maîtrise assez exceptionnelle à un âge où l'on est facilement prolixe, parce qu'on est instinctivement prodigue, marque également d'une volonté d'aller droit à l'essentiel, et de s'y tenir.
Mais ce qui frappe surtout, dès les premières pages, c'est la réunion des qualités qui donnent sa classe à une oeuvre littéraire : la sûreté de la langue, le sens de la propriété des termes, la beauté musicale de certains accents, la pudeur et la sobriété du ton, si contraires aux épanchements romantiques d'un Mauriac évoquant sa fiévreuse puberté, une maturité enfin qui surprend et ravit chez un écrivain aussi jeune. Sa précocité, d'ailleurs, n'est pas seulement d'ordre esthétique : l'adolescent est déjà l'adulte qu'il s'apprête à devenir. On admire l'identité du personnage que dessine ce premier essai d'introspection et de celui qu'achèveront de sculpter les ouvrages ultérieurs. Les traits de l'un sont beaucoup plus qu'esquissés, si même ils ne sont fixés, dans l'autoportrait de l'autre, et c'est le grand mérite de l'auteur, ou plutôt de l'homme, d'avoir su rester fidèle à l'image de lui-même qui se dégage de ces confidences.
Ce qui s'impose ensuite au lecteur, c'est le don qu'il possède non seulement pour se situer mais pour se définir d'emblée et en peu de lignes. Lorsque le rideau se lève sur la matinée du 1er août 1953, le décor est planté et l'acteur intreprète le rôle qui, à quelques détails près, restera le rôle de son existence. Il se dépeint gratifié d'une accommodante famille qui le laisse tranquille et indépendant, pourvu d'argent et de loisirs, fourni en chevaux de selle, l'équitation étant son divertissement favori, doté en outre d'un séduisant physique, participant avec désinvolture à la vie mondaine de Deauville et traînant l'après-midi dans les librairies de Houlgate ou de Cabourg. A cette époque, sa psychologie est dominée par l'ennui, par le sentiment insupportable de sa solitude et par la nostalgie de cette radieuse saison de la jeunesse dont il lui semble être chassé depuis des lustres, alors qu'il en est à peine sorti, comme le manifeste le choix de son titre : Cette camisole de flammes, laquelle, explique-t-il dans sa préface, est à la fois "l'adolescence et l'adieu à l'adolescence".
Non seulement il est maladivement sensible à la poésie du "vert paradis", comme il est rare de l'être quand ce paradis est encore si proche, mais il éprouve son passage à l'âge adulte comme une véritable tragédie. "J'ai quitté la robe prétexte et revêtu la tunique de Déjanire", note-t-il le 1er août, trouvant pour décrire son état les images mêmes qu'aurait pu employer un romancier chevronné qui au soir de son existence rédigerait son autobiographie. "Je ne me souvenais pas d'avoir été aussi malheureux", avouera-t-il encore dans sa préface. On pourrait dire, en parodiant Marlowe, que banni de l'univers enfantin, hors duquel il se sent perdu, il a l'impression d'être "exilé de lui-même".
"Cet ennui et ce désespoir qui sont mes seuls compagnons de route", reprend-il ailleurs. "J'aurais dû me tuer l'an dernie en quittant l'école Tannenberg. Je n'aurais pas dû survivre au temps de l'amitié. Demain j'aurai dix-sept ans." C'est la première fois que point dans ces pages l'obsession du suicide. Celle-ci réapparaîtra à plusieurs reprises, dont l'une sous cette forme lapidaire : "Heureusement il y a le suicide", comme si c'était là une sortie de secours qu'il gardait entrouverte et dont la pensée l'aide à endurer sa misère. "Le temps de l'amitié", expression qu'il complète plus loin par une précision sur ces amitiés "passionnées, brûlantes" : voilà la clé de son attachement à une période de la vie que la sagesse populaire - ou ce qu'on nomme ainsi - a qualifié d'"âge ingrat". C'est pour lui le seul temps où il soit permis d'aimer un adolescent sans commettre de crime. Ces amitié, particulières en effet, sont innocentes parce que l'adolescence leur confère l'immunité ; mais, sitôt que l'individu en a franchi les frontières, elles deviennent maudites. Gabriel Matzneff semble ainsi pressentir les tourments de toutes sortes auxquels s'exposent les adultes téméraires qui tentent de prolonger abusivement l'ère des "amours enfantines". Il rappelle aussi ce qui la plupart ont tendance à oublier : que le garçon de dix-sept ans s'imagine toujours être à mille lieues du gamin qu'il était trois ans plus tôt. Dans son cas, le "désespoir" et l'angoisse de la solitude sont fondés sur le sentiment d'être "radicalement différent" des autres, sentiment qui, dit-il, l'effraie et l'enivre tout ensemble, mais lui inculque aussi un complexe de culpabilité car, écrit-il en 1975, lorsqu'il réfléchit aux ravages que cette conscience aura exercés dans sa vie, "être différent, c'est être coupable".

Il est intéressant de remarquer, d'autre part, la constance de ses idées politiques et, du même coup, leur précocité. On sait qu'il récuse toute étiquette, comme se voulant un marginal il se dérobe à tout enrôlement, mais qu'il accepte à la rigueur la qualification d'"anarchiste de droite". Or on trouve cette parenthèse suivante sous la plume de ce diariste de dix-huit ans : "Le seul isme auquel j'adhère en politique est l'anarchisme." De même son idéal, qu'il s'efforcera et parviendra plus tard à réaliser, n'a pas varié depuis l'époque où il se résumait en ces trois lignes : "Je ne brigue aucune charge, je ne désire aucun emploi, je ne souhaite pas prendre un état. Ce que je veux, c'est écrire, aimer, me dorer au soleil, voyager, en un mot vivre." Alors que tant d'homme trahissent ce qui n'est pour eux qu'un rêve de jeunesse, il a eu le courage et le mérite d'appliquer intégralement ce qui était un programme solidement arrêté dans son esprit.
Cependant, l'un des traits fondamentaux de sa nature, qu'il a discerné très tôt et qu'il analyse avec une grande lucidité dans ce journal, c'est sa dualité dans tous les domaines : "Ma culture française, mon goût des anciens Romains, note-t-il, font que je suis un Occidental ; mes origines russes, mon appartenance à l'Eglise orthodoxe, m'attirent vers l'Orient, et pas seulement vers le monde slave : vers le Levant méditerranéen." Cette attirance pour l'Islam dégénérera d'ailleurs plus tard en une arabophilie militante. Quant à son orthodoxie, jusqu'au jour où, devant la désagrégation irrémédiable de son mariage, sa foi après avoir été rayonnante s'obscurcira, elle fut la composante essentielle de son être. Elle éclate notamment dans l'adoration qu'il voue au Christ ressuscité, plutôt qu'au Christ crucifié des catholiques - adoration qui lui arrache cet aveu formulé, comme souvent chez lui, en des termes provoquants : "La nuit de Pâques est le seul moment de l'année où je crois en Dieu, mais parmi la splendeur des chants, la chaleur des cierges, la ferveur des fidèles, j'y crois ferme." Il affirme ailleurs qu'il n'a "pas plus le sens du devoir que le sens du péché" - deux lacunes graves pour un chrétien - et qu'il n'a "pas la foi" mais "le sens du divin". A un prêtre qui vient de l'entendre en confession, il explique qu'il a "la nostalgie de la foi et un besoin affectif, sentimental, presque sensuel, de l'orthodoxie". En contradiction avec les théories de Tolstoï et de Nietzsche, qui est pourtant l'un de ses auteurs de prédilection, il a en effet "un besoin essentiel des cérémonies de l'Eglise". "C'est moins la religion que j'aime,poursuit-il, que la sensualité de la religion.". En 1961, à vingt-cinq ans, il constate : "Dieu ne joue aucun rôle dans ma vie, mais dans le même temps j'aime le Christ orthodoxe, je suis attaché à lui, mieux : fasciné par lui."
Sans nul doute l'un des principaux obstacles à l'épanouissement de sa vie spirituelle et même à l'affermissement de ses convictions religieuses est-il l'emprise qu'exerce sur lui l'univers des sens, en particulier - pour reprendre un vers de Michel-Ange - "le culte qu'il rend aux beautés de ce monde". Durant ces "années d'apprentissage", il a encore une conscience très nette, et du reste assez douloureuse, de "l'opposition irréductible" qui dresse l'un contre l'autre Dionysos et Jésus. "N'en déplaise aux platoniciens de la Renaissance, écrit-il, je ne crois pas à la conformité du christianisme avec les sagesses d'Athènes et de Rome", ce qui ne l'empêche pas de signaler à la page suivante un point de rencontre entre ces philosophies adverses : "Le Christ et les sagesses gréco-romaines nous enseignent mêmement à vivre pleinement l'instant." Plus tard, il essaiera, après tant d'autres qui furent leurrés par la même illusion, de concilier Dionysos et le Christ. Il échouera. Et Dionysos l'emportera - provisoirement.
Rien d'étonnant quand on sait que sa grande admiration de jeunesse avec Nietzsche fut Byron, qui n'est pas précisément un professeur d'ascétisme. "J'entrai dans Byron", écrit-il, évoquant la ferveur de ses quinze ans, "je lus tous ses livres, je m'identifiais à lui". Mais c'est plus encore peut-être la littérature gréco-latine, dont il manifeste une connaissance stupéfiante pour son âge, qui contribue à former et à tremper son caractère. Ce que les Anciens lui ont apporté ou ce qu'ils ont développé en lui, il le résume comme toujours, avec son génie des formules. "Les quatre colonnes du temple : le scepticisme de Pyrrhon, l'hédonisme d'Aristippe, l'athéisme de Lucrèce, le stoïcisme de Sénèque. Avec de semblables fondements, on est armé pour la vie - et pour la mort."
Au reste, le triomphe de Dionysos ne résoudra pas ses contradictions qui, exacerbées par le terrible sérieux de l'extrême jeunesse, culminent à l'époque du Journal. "En moi, s'écrit-il, cette coexistence du désespoir et de la volonté de bonheur, cet amalgame de nihilisme et d'énergie vitale, ce mélange de pessimisme et de joie solaire." Car ce n'est pas l'alternance qu'il pratique mais, selon sa propre expression, l'"amalgame" de ses tendances contraires. Par là il se sépare de Montherlant à qui il rendit pour la première fois visite au printemps de 1957, après s'être adressé à lui comme à l'écrivain dont il se sentait "le plus proche", auquel il s'apparente en effet, à la fois par son goût pour les Anciens, par sa tentation perpétuelle du suicide, par sa haine sanguinaire "des abrutis, des loques, des larves" qui lui inspire ce cri digne de son modèle : "On ne fusille pas assez. Je réclame des pelotons d'exécution permanents", et avec lequel il se lia bientôt jusqu'à devenir en quelque sorte son fils spirituel.
A vrai dire, ces contradictions qui devraient l'écarteler, il les accepte, non seulement parce qu'elles existaient dans l'âme antique, mais parce qu'il les estime "fécondes". L'une d'elles pourtant est particulièrement traumatisante : celle qui le rend ensemble avide et incapable de bonheur. Il s'en explique à maintes reprises. "J'aime le bonheur mais je n'ai pas un caractère heureux... Je ne suis à l'aise que dans le tragique. Une situation où il n'y a pas une pointe de tragédie promptement m'ennuie." En somme, rien de moins convenable à sa nature que la béatitude des bourgeois ou la sérénité d'un Jouhandeau, l'une parce qu'elle repose sur la médiocrité, l'autre parce qu'elle repose sur la sagesse. Le bonheur est donc pour lui un idéal dont il rêve d'autant plus que c'est l'antipode de son état naturel - par quoi il se situe lui-même aux antipodes d'un eudémoniste comme l'auteur des Journaliers. Quand il s'applique à définir le héros du roman qu'il prépare, c'est son propre portrait qu'il dessine. "Cyrille était un jouisseur volontier cynique et, dans le même temps, il était habité par une conception essentiellement tragique de la passion. L'amour lié à la souffrance et à la mort."
L'amour est évidemment à tous les âges l'affaire majeure de sa vie. Il ne comprend pas "pourquoi les hommes ont fait des péchés des deux états les plus divins et les plus innocents qui soient : le plaisir sexuel et l'oisiveté" et, oubliant Dieu qui a chassé leur ancêtre du paradis terrestre, il se donne cette explication : "parce que les hommes n'aiment pas le bonheur".

Ainsi le monde extérieur est-il présent dans ce journal intérieur, d'abord par les nombreux objets qui retiennent l'intérêt affectif ou physique de Gabriel Matzneff, par la place que Montherlant ne tarda pas à prendre dans l'existence de celui-ci, par les diverses péripéties de cette existence, le service militaire de l'écrivain dans la banlieue parisienne puis à Paris, ses séjours en Algérie où il passa notamment sa permission de convalescence, ses études aux Langues orientales, sa collaboration à Combat, un voyage à Venise, ses activités au sein du milieu orthodoxe, ses multiples lectures. Il n'en reste pas moins que c'est l'introspection qui est la matière première de l'ouvrage et qui lui donne sa valeur.
Il n'est pas certain que la critique, dans l'ensemble, ait saisi l'importance de ce journal, irradiant d'une double grâce : la beauté si grave d'une âme de dix-sept ans et la beauté si précoce de l'écriture. Beaucoup, sans doute, ont été déconcertés par le télégraphisme du style qui exclut tout développement et dépasse de loin la concision d'un Julien Green. Ils n'ont pas vu que ces phrases, souvent elliptiques, sont semblables aux fleurs japonaises en papier qui, ramassées sur elles-mêmes, s'épanouissent dans l'eau et éclosent en bouquets multicolores : ce sont des concentrés d'une extrême richesse qui offrent à la méditation un champ presque infini.

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