Maîtres et Complices

Sauvé par la passion du style

Par Jean-Jacques Brochier, Le Magazine Littéraire, 01/08/1994

Certains livres, certains auteurs ont un plaisir sadique à vous démanger, à vous faire gratter jusqu'au sang, à vous arracher l'épiderme et le derme, comme par jeu. Et les ongles commencent leur sarabande. On ne va pas jusqu'à l'hémorragie, quand même - il y faut les plus grands, Sade, Flaubert - mais l'irritation vous interdit d'oublier qui est la cause de votre douleur. Gabriel Matzneff est de ceux-là.
Il a tout pour insupporter. Une hypertrophie du moi, certes communes à tous ceux qui prétendent écrire, infliger leur prose à des lecteurs qui ne leur ont pourtant rien fait ; mais une hypertrophie énorme, sans mesure - et, on le sait, quand on a passé les limites, il n'y a plus de frontières. Une assurance dans l'hyperbole qui lui fait écrire : "être la 'star incontestée' (la formule est d'Henry Chapier) d'un journal aussi prestigieux que Combat, voir son premier livre, le Défi, devenir le vade-mecum de toute une brillante jeunesse, être l'un des golden-boys du Paris qui donne le ton du jour", et trouver cela tout naturel, comme de rappeler qu'il fut, à quinze ans, un excellent cavalier, et qu'il buvait au bar du Normandie, à Deauville. Qui cela peut-il bien convaincre ?
Comme de citer, à tout bout de paragraphe, ses propres livres, voire le livre qu'on est en train de lire : "Dans les romans de Dostoïevsky, les athées, les négateurs sont - je l'ai noté au chapitre XX - mille fois plus persuasifs que les croyants".
On sait, nous l'a-t-il assez ressassé dans les volumes extraits de son Journal intime qu'il nous propose obstinément, que Gabriel Matzneff aime les très jeunes filles, et que la révélation qu'il leur accorde de l'amour est, pour elles, une expérience inoubliable, et pour lui, une sorte de pédagogie qu'il se croit obligé, par devoir, de dispenser. Jusqu'à des volumes dont, semble-t-il, il aurait dû demander l'autorisation d'imprimer à celles qui ont fourni l'essentiel de l'aventure, et du texte. Ce qui le conduit, parfois, à être assez vulgaire, dans des tirades antiféministes qui doivent plus à Courteline qu'à Casanova. Exemple : "Les femmes ne se satisfont jamais de ce qu'elles ont. More ! telle est leur devise. Elles tombent amoureuses, elles veulent être sautées ; vous les baisez, elles veulent cohabiter avec vous ; concubines, elles veulent que vous les épousiez ; mariées, elles veulent un enfant ; mères de famille, elles rêvent d'un amant. Le destin de la femme, c'est l'insatisfaction permanente."
Ou, ce qui me semble éhonté : "Je songe à cet étudiant qui se flattait d'avoir eu une aventure avec une de mes petites amies. Le pauvre ! il ignorait que cette fille était un vrai paillasson, qu'elle racolait des types par minitel, que tout Paris lui grimpait dessus, et que si j'avais rompu avec elle, c'était - ayant découvert ses turpitudes - par crainte qu'elle ne me filât le sida." La turpitude n'est pas toujours où on l'imagine.
Pourquoi parler alors de ce Maîtres et complices ? Parce que, comme dans le recueil Les livres de ma vie, de Miller, Matzneff nous y offre aussi les écrivains qui pour lui ont compté, comptent encore, et que, passionné du style, Matzneff est lui aussi un écrivain. Que sa culture, ses passions, sont bien à lui. Qui aujourd'hui, à part Julien Green, connaît aussi bien les sages de Port-Royal, Saint Cyran et Arnaud d'Andilly ? Qui est aussi pénétré de l'enseignement des matérialistes de l'Antiquité, Epicure et Lucrèce ? Qui a cette double culture, russe et latine, et nous parle de Chestov, de Rozanov, de Dostoïevski ? Même si son numéro hyper-réac sur Joseph de Maîstre laisse indifférent. Le défilé à bride abattue, presque par devoir, dirait-on, Flaubert-Cioran-Montherlant est quand même bien intéressant. Matzneff fût, je crois, chargé de répandre les cendres de Montherlant au-dessus des ruines du temple de la Fortune virile, à Rome. Quelque cocasserie qu'on puisse y mettre, il y a dans ce geste une grandeur certaine.
C'est cette grandeur, parfois, justement parce qu'elle est mêlée d'un comique involontaire, et d'autant plus irrésistible, qui nous retient à la lecture de Maîtres et complices.

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