Vénus et Junon

Une incroyable jeunesse

Par Claude Courchay, Le Monde, 16/11/1979

Ce qui frappe, chez Matzneff, à travers son Journal 1965-1969, c'est cette incroyable jeunesse. Il ne s'agit pas d'un refus de vieillir, mais d'une incapacité à s'installer dans l'âge. Matzneff est de ce bois rebelle qui ne plie pas, s'enflamme d'un jet pour les jeunes corps, de ce bois sur lequel les naïves images d'une foi charnelle ne s'effacent pas.
Ce fidèle infidèle craint les attaches. Cet orthodoxe n'est à l'aise que dans le scandale, et son église lui serait moins chère sans ses chères transgressions. Cet égotiste est homme à prendre des risques pour ses frères, les écrivains contestataires russes, exilés de l'intérieur. Cet hédoniste travaille : quatre livres en quatre ans.
Contradictions ? Plus simplement, refus de limiter ses possibles, au nom d'un hypothétique souhaitable.
Matzneff garde ses lignes de force intactes. Tant pis si, pour l'observateur extérieur, elles semblent diverger. C'est en lui qu'elles se rassemblent et s'unifient, au gré de son désir.
Curieux journal. Ce catalogue de passades et de passion reste chaste. Inutile d'y traquer le croustillant. Des doutes poussent à l'ombre de ce monolithe de certitude. Cet errant à la valise toujours prête nous confie son attachement à une paroisse, Saint-Jacques du Haut-Pas, parce qu'il peut s'y agenouiller sur le tombeau de Saint-Cyran. Cet homme si soucieux de son image se moque d'irriter. Il brasse à plaisir sacré et profane, sans cesser d'être sincère. Simplement, aucune de ses sincérités ne prend le pas sur les autres. Et ce faisant, il peut nous livrer cet ouvrage qui, malgré son style soutenu, est à l'image même de la vie : indicible.
Matzneff ne peut se résigner à s'adapter : "La morale que vous me proposez est semblable à une chaussure trop petite : elle me fait mal et m'empêche de marcher." Marcher ? Mais pour aller où ? Marcher pour le plaisir, ce plaisir de cheminer à son propre pas. Ecrire de même : "Etre véridique... Ne pas taire ses passions. Ne pas jouer un personnage d'hypocrite aux yeux du monde. Ne pas mentir, ni aux autres, ni à soi-même." Ce qui nous vaut parfois de savoureuses phrases, telle celle-ci, très matznévienne, qui, finissant par : " ... les chrétiens dans le monde d'aujourd'hui et de demain", commence dans un tout autre registre : "Mes soirées et mes nuits sont occupées à fumer du kif et à baiser..." (Page 232).
A partir des fragments livrés dans l'émiettement quotidien, chacun est libre de rebâtir l'image de Matzneff qu'il lui plaira : paladin ou play-boy. Toutes seront justes. Une seule certitude : Matzneff ne peut se fixer. On ne fixe pas le chergui. Pourtant, ce journal de la fuite va se clore sur l'engagement le plus solennel, le plus contraire, apparemment, à la personnalité de l'auteur. Cet amoureux de l'amour va choisir une seule chair. Le petit Poucet a traversé la forêt. Gabriel épouse Tania.

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
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