Mamma, Li Turchi !

Matzneff, le dandy lucide

Par Christopher Gérard, La Une, 15/02/2001

S'il est vrai qu'un roman commence avec le choix des noms propres attribués à ses personnages, le patronyme que Gabriel Matzneff donne à Raoul Dolet, l'attachant héros de Mamma, li Turchi!, est riche de sens. Comment ne pas songer à Etienne Dolet, libre penseur nourri d'Aristote et de Cicéron, ami de Clément Marot, pendu et brûlé place Maubert en 1546? Tous les fils de la Louve qui partagent avec G. Matzneff un amour sincère de la res romana se souviendront que dolet est la troisième personne du singulier de l'indicatif présent de doleo: je souffre. Car Raoul Dolet, cinéaste libertin et double de l'auteur, souffre en raison de sa singularité, fièrement affichée certes, mais ô combien inconfortable pour un artiste, surtout s'il ne donne pas dans les trucs aseptisés à la mode comme l'ingérence humanitaire et autres fariboles de la société officielle, "estampillée et crétinisée". Quelle est donc la faute de ce Raoul Dolet qui, très tôt remarqué par Fritz Lang, a réalisé quelques films cultes? C'est que Dolet a osé avouer avec impudence son goût des jeunes personnes. Voilà qui fait de lui un paria, insulté et ostracisé par des bien-pensants terrifiés à l'idée d'être amalgamés par l'un ou l'autre gestapiste de plateau à un célèbre tueur d'enfants. Les siècles passent, mais demeurent éternelles la cabale des dévots, la cavale des hérétiques. Dans ce roman allégorique, G. Matzneff salue la cohorte des esprits libres qui, pareils aux lucioles, brillent dans les ténèbres, fugitifs et insaisissables. Pourtant, Mamma, li Turchi! est un livre suprêmement gai où l'on rit bien plus que l'on ne bougonne. On y apprend beaucoup car Matzneff y distille un savoir sans rien de pâteux, une connaissance charnelle des plaisirs de la vie. Ainsi prolonge-t-il une vieille tradition française d'italomanie: de Ronsard à Stendhal, de Fraigneau à Curtis, une pléiade d'auteurs ont chanté l'Italie, son art de vivre, sa cuisine et ses vins sublimissimes, les délices du farniente, bref le goût du bonheur. Un bonheur toujours menacé comme le rappelle le titre, Mamma, li Turchi!, antique incantation censée conjurer une catastrophe imminente, incarnée par la figure du Turc, qui n'est autre que le mal. Aujourd'hui, "li Turchi" - formule dialectale pour "i Turchi" -, ce sont les culs de plomb, les touristes débraillés, les adeptes du délationnisme alimentaire, les Yankee et leur nouvel ordre moral… et ces Turcs massacreurs d'Arméniens ou de Kurdes. Car Matzneff, sous ses airs de dandy un peu hors du coup, cache une implacable lucidité. N'est-ce pas le privilège, la supériorité de l'artiste sur tous les "spécialistes" illisibles et si vite démodés? La force de l'intuition est en outre servie par une langue impeccable. Sur les Etats-Unis, "devenus les maîtres du monde, la planète assujettie aux bombes, au marché et aux glapissements puritains d'outre-Atlantique", sur la sale guerre menée contre la Serbie, Matzneff voit clair: "il faut être le roi des cons pour ne pas comprendre que les Etats-Unis veulent créer un état islamique, et bientôt islamiste, au cœur de l'Europe, dans le but de la gangrener, de l'affaiblir; de dresser l'une contre l'autre l'Europe orthodoxe et l'Europe catholique-réformée, d'élever entre elles un nouveau rideau de fer; d'ainsi faire la cour à l'Arabie Saoudite et cirer les bottes des Turcs pour lesquels ils ont toujours eu les yeux de Chimène". Mais Mamma, li Turchi! reste un roman, celui des amours hétérodoxes du saturnien Raoul et de la douce Mathilde, partis apprendre l'italien à Venise. Le lecteur suit les amants, partage leur ravissement, que ce soit au lit, dans les palais ou au Harry's Bar. Il déjeune avec les proches du couple, l'émouvante Nathalie, le Père Guérassime, prêtre orthodoxe disciple de saint Jean Climaque et d'Hergé. Il partage leur mélancolie et retrouve avec joie quelques vieux amis: Alphonse Dulaurier, aujourd'hui nonagénaire (sed non satiatus), Maître Béchu, toujours aussi raisonnable. Ce qui frappe à la lecture de Mamma, li Turchi!, outre le talent du conteur (le premier chapitre donne parfaitement le ton de l'œuvre), ce mixte unique de drôlerie et de profondeur, la finesse psychologique (les réflexions sur la famille et la mère en particulier), c'est la jeunesse de son auteur car Gabriel Matzneff s'y révèle juvénile en diable, puer aeternus aux antipodes de l'infantilisme grisâtre et du sinistre faux sérieux. Comme il a raison de citer le Prince de Ligne qui, s'adressant à Casanova, s'exclame: "on n'est jamais vieux avec votre coeur, votre génie et votre estomac"!

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page