Les Emiles de Gab la Rafale

La correspondance de Matzneff

Par Marc Alpozzo, Magazine des livres, 01/10/2010

A l'heure d'Internet, on est nombreux à revenir à la correspondance épistolaire. Nous ne débattrons pas de ce point ici, mais il erst vrai que Matzneff ayant découvert, bien malgré lui, le courrier électronique en 2006, trouve, dans ce nouveau phénomène, un événement littéraire qu'il entend marquer d'une croix rouge.

Matzneff d'abord balbutie : "Si je t'écris trois fois le même émile, c'est que je ne suis guère sûr de la justesse de la manoeuvre.". Puis il entretient progressivement une correspondance, avec ses amis, ses éditeurs, ses maîtresses, les journalistes, aussi riche qu'il avait pu avoir dans le passé, lorsque l'ensemble du courrier était distribué tous les matins dans notre boîte aux lettres par le facteur.

Nous sommes donc à l'ère de l'électronique. Gab la Rafale lance le premier jet entièrement virtuel. Il n'a désormais plus ses si célèbres carnets noirs. Guère plus de cahier ou de feuilles volantes. Plus de crayons, de stylo ni de porte-plume. Ce livre est désormais le premier de Gabriel Matzneff. Le premier qui n'exista jamais en papier. Qui fut entièrement rédigé dans la petite fenêtre de la boîte électronique.

Les mots, dit-il, ont soudain "jailli". Son coeur et son cerveau se sont alors mis à parler autrement. On sait combien Gabriel Matzneff a pris soin, tout au long de sa vie, de dater les événements, les rencontres, les conversations, les ruptures, les réconciliations. C'était écrit dans ses carnets noirs au jour près. Aujourd'hui, il les consigne à la minute près. Le ton, la forme, l'humeur, les soubresauts. Tout est là, livré au lecteur, in extenso.

On y retrouve alors tout Matzneff. Ses livres, sa pensée, son art de vivre, sa philosophie. Le Matzneff qui travailla toute sa vie à bâtir une oeuvre et une pensée unique, édifiée dans l'esprit de la liberté et de l'engagement, qui se retrouve ici sondée, explorée. C'est un Matzneff plus réel encore que le Matzneff des carnets. Il nous offre là un "électrocardiogramme", un "sismographe", tel qu'il le dit lui-même dans sa préface. C'est un Gabriel Matzneff qui ne se livre plus par l'écriture, mais qui est livré par l'écriture. Celle de la rapidité, de la concision, de la promptitude et de la soudaineté. L'écriture électronique a remplacé le temps du papier, celui des variations, des modifications, des écarts. Le rythme est ici désormais vivace et direct.

Certes. L'homme de lettres ne change pas. Il n'a jamais hésité à se montrer par le passé dans son entière vérité. Ses émiles font ici foi de cette habitude. On y retrouve alors le visage d'une destinée. Celle d'une vie librement choisie, cheminant au jour le jour, bohème et non-conformiste.

Aussi Matzneff baptise-t-il sa correspondance "roman", comme si la Matzneff était là plus réel que nature. C'est surtout une pirouette. Une pirouette pour exprimer une vie entière, dont le caractère singulier, la marque particulère est d'être plus romanesque encore qu'un véritable roman. De fait, à la lecture de ce nouvel opus, on ne peine pas à la croire.

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