Vénus et Junon

Eloge de Gabriel Matzneff

Par David Matha, Sud Ouest, 30/12/1979

UN LIVRE DIFFERENT, "Vénus et Junon"... Différent par son lyrisme, par cette sensibilité romantique qui ne cessent de porter Matzneff vers Lucrèce, Nietzsche, Schopenhauer. Un livre courageux, parce qu'il est clair et parce qu'il ose être subjectif. Tant d'ouvrages passent pour des chefs-d'oeuvre qui ne sont que l'oeuvre de tâcherons ! L'esprit qui toujours nie en est cruellement absent. En sont absentes les grandes inquiétudes, absents le rêve et la révolte, quoi qu'en disent les critiques qui prétendent toujours les découvrir en filigrane. M Prudhomme envahit de plus en plus le domaine romanesque. Ce n'est plus Baudelaire qui tient la plume, c'est son concierge ou son notaire. "Ma vie aussi est poétique", affirme celui-ci, et il la raconte, et il étale son insignifiance. Tout est poétique rien n'est mineur, c'est l'évangile du jour. Et l'on voit de nombreux romanciers se mettre à la remorque de l'actualité, de la sociologie, on les voit se nourrir de miettes (hachées menu par Lacan) de la psychanalyse. Le roman, qu'Ortega y Gasset définit comme le lieu d'un conflit entre la poésie et la prose, la folie quichottesque et le monde, devient le théâtre d'une lâche réconciliation. Il devient unidimensionnel. Il y a, n'en doutons point, désublimation galopante.
Sauf chez Matzneff, pour en revenir à lui. Sauf chez cet écrivain singulier, qui maintient la nécessaire distance, qui refuse le compromis avec la réalité sociale. Son livre "Vénus et Junon" confirme ce que nous savions de lui.
Matzneff est un rebelle, et il est un classique. Faut-il dire que cela n'est pas incompatible, répéter que le grand style en art est l'expression de la plus haute révolte ? La vie, quand elle est vécue, n'autorise guère les préoccupations sémantiques, elle ne laisse pas le temps de restructurer le langage. Qu'à ces recherches, cette restructuration, d'autres se consacrent, rien de plus légitime. Ce qui n'est pas légitime, c'est la prétention des néo-romanciers, de quelques "grimauds d'écritoire" (dixit Kléber Haedens), à incarner toute la littérature.
Gabriel Matzneff a trop à dire pour mettre les mots dans le frigo et attendre de voir ce qu'ils deviennent à basse température. Dans son dernier livre "l'Ecartèlement", Cioran règle leur compte aux Telquellistes de tout poil. "Ecrire sur les mots, dit-il, c'est suspect. Les vrais écrivains se servent des mots."
Matzneff est un de ces écrivains. Il ne l'est pas seulement par son intelligibilité sans défaut, il l'est, romantiquement, par sa vie. L'entre-deux guerres fut une période riche en vagabonds inspirés : Suarès, le Montherlant d'"Aux fontaines du désir", Morand, faisaient du voyage un art royal. Ils perpétuaient, malgré le train et l'avion, cet art qu'inaugura Montaigne, sur son mulet.
Matzneff semble le dernier survivant de l'espèce. Le dernier outlaw. Qu'elle le mène, dionysiaque, vers les êtres de chair, chrétienne, vers le mont Athos, sa quête reste celle de l'unique nécessaire. En tout temps et en tout lieu.
Mort de l'homme ? Il y a du vrai dans ce constat contemporain. Mais la passion sauve quelques-uns de cette mort. Ecoutez crier Miller. Ecoutez les cris (plus feutrés, mais non moins perceptibles) de Matzneff. Chez quelques-uns, la mort peut être féconde. Quand tout s'effrite, se délite, il reste ce que le Zen nomme l'innommé. L'important est de parler clair, aussi clairement que le permet notre nuit.
Gabriel Matzneff, à cet égard, est exemplaire. Son livre "Vénus et Junon" est ce que doit être un vrai livre, selon Ezra Pound : "une boule de feu dans les mains".

Site Gabriel Matzneff - V. 2009 •
internautes connectés au cours de la dernière heure • Retour en haut de la page